Parution Février 2010


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Jean-Loup Trassard
Traquet motteux ou L'agronome sifflotant


Essais
2010. Collection Corps neuf
160 p. 12/18.
ISBN 978.2.86853.537.5

10,00 €

Le livre

Depuis le néolithique, il s’agissait de produire plus et mieux : le succès brutalement s’est retourné contre les métiers de la campagne. Il faudra produire moins et moins bon. Ayant vidé les villages, coupé les arbres, rasé les haies, mis les races animales au musée, fait disparaître la faune sauvage et la flore, envoyé ceux qui auraient assuré la relève travailler en ville, on fera de l’élevage «hors sol».
Les textes de ce livre, même s’ils ne sont parfois que l’ébauche de ce que j’aurais aimé qu’ils fussent, doivent être entendus comme, incomplet, maladroit, mais joyeux d’aimer, un hommage à la civilisation rurale au moment où, parée de toutes ses variantes régionales, corps et biens, elle sombre. Ce qui, lecteurs, pour nous, les terriens, s’accomp
agne d’une émotion.
(
J.-L. T.)


L’auteur

Jean-loup Trassard est né à la campagne, l'été 1933. Il publie pour la première fois dans la N.R.F. en 1960 puis, à partir de l'année suivante, plusieurs récits chez Gallimard. Outre quelques livres de proses, nous avons publié dans la série “Textes & Photographies” Territoires (1989), Images de la terre russe (1990), Ouailles (1991), Archéologie des feux (1993), Inventaire des outils à main dans une ferme (1981 & 1995), Objets de grande utilité (1995), Les derniers paysans (2000) La composition du jardin (2003), Nuisibles (2005,) Le voyageur à l'échelle (2006) ainsi que Sanzaki, (2008). Après La Déménagerie (Gallimard, 2004), il a fait paraître en 2007 à nos éditions Conversation avec le taupier.
Nous publions dans le même temps Eschyle en mayenne.


Extrait

Depuis les agronomes latins jusqu’au milieu du XXe siècle, la civilisation occidentale a produit des livres de conseils destinés aux cultivateurs et éleveurs soucieux d’améliorer leur domaine et, par conséquence, leurs rendements. Nombre de ces ouvrages s’appellent «Maison rustique». Les plus anciens font état de recettes en tous genres qui relèvent volontiers de la croyance. À partir du XIXe siècle le propos devient plus scientifique : il repose souvent sur les recherches des agronomes. À les fréquenter on hésite sur la vraie nature de tels traités : illisibles pour le menu peuple des campagnes, ils ne pouvaient servir de modèle qu’entre les mains d’un grand propriétaire (ou de son régisseur) se plaisant à créer parmi les champs, les bêtes et même les gens, un ordre harmonieux, efficace, profitable pour tous. Mais on pourrait aussi se demander si ces traités ne représentent pas un genre pseudo-littéraire, une visite de la plume aux champs, sous le prétexte de prendre soin du sol, des plantes, des animaux et parfois du matériel, la démonstration qu’un travail consciencieux, une recherche quotidienne de la qualité, peuvent porter des fruits, offrir en retour à qui les pratique profit et bonheur. Le monde alentour en prendrait de la graine. Utopie rustique (mais qu’on ne nous fatigue plus avec l’utilisation que le Régime de Vichy fit, ou tenta, d’un «retour à la terre» ! Des auteurs romains aux romanciers du XIXe siècle, ils sont quelques-uns qui n’avaient pas attendu ces médiocres idéologues pour chanter la vie apaisante des campagnes. Quand on y est né, à la campagne, pris de passion dès l’âge le plus tendre, on supporte mal d’entendre les citadins répéter leur verdict, selon lequel toute louange du travail de la même Hésiode !)
Or il se trouve que j’ai rompu ma tiède coquille en pleine terre agricole : du soleil à travers les feuilles d’un tilleul, des graviers riches en mica, divers pétales dans le jardin, puis — autour — les champs cultivés. Planches et sentiers, semis et plantes du potager, champs distribués le long des chemins et séparés par des talus, à l’intérieur divisés selon les emblavures, elles-mêmes marquées du dessin de la herse ou des semailles qui lèvent. C’est l’ordonnancement des jardins puis, à la taille ensuite de mes jambes, du bocage agricole, les cycles végétaux et animaux observés de très près, qui ont structuré mon plus tendre esprit. Et tôt nous sommes entrés dans les années de guerre durant lesquelles (et encore quelque temps après) les fermes, notre campagne entière, ont vécu en quasi-autarcie. J’y ai appris l’économie peut-être jusqu’à l’avarice, en tout cas l’utilisation ingénieuse des restes, et comme l’agriculteur mayennais est un travailleur soigneux, j’ai reçu dans les fermes et dans les champs un certain goût du perfectionnisme pour les tâches matérielles. Ce modèle déjà était un choix car si mon père, à des titres divers, se trouvait proche de la vie agricole et même propriétaire de ce que nous appelons une «biq’trie» (par dérision, petite ferme où élever des chèvres), mes parents n’étaient pas eux-mêmes cultivateurs de ces sept hectares attenant à la maison. C’est ailleurs, dans le voisinage, par un rapport direct avec les vrais cultivateurs et la participation aux travaux, que j’ai fait mon apprentissage. Jusqu’à vingt ans rien ne me fut aussi agréable que le travail de la ferme, certainement parce que j’étais dilettante. J’y exerçais quelques muscles mais surtout ne cessais pas d’y voir une source de poésie. Je me souviens d’un septembre si ensoleillé que pendant le ramassage des patates et carottes à la ferme où j’avais mes libres entrées, je marchais pieds nus dans la bonne terre meuble pour le plaisir d’un contact intime avec cette terre brune – nous venions de la remuer, toutes les mains la fouillaient – et avec la fine poussière sèche de la charroyère. J’avais commencé à décrire mes premiers petits tableaux de la vie rurale : l’un d’eux, le renchaussage des pommes de terre avec un cheval et une petite charrue que je regardais faire dans le Champ Creux à la lumière du soir fut, en écriture, une secrète révélation.
Dix ans plus tard, en 1960, quand j’entrai à la N.R.F. de Jean Paulhan avec «Le lait de taupes», me plut l’impression que c’était en roulant une brouette de fumier ou de betteraves, de fagots. Il s’agissait de fiction, très enracinée dans la boue mayennaise. Mais peu à peu s’est mis à lever la tentation de raconter d’une façon directe, et parallèle, la vie rurale. Séquelle sans doute d’un intérêt qui m’avait orienté vers l’ethnologie (même si en peu de mois cette science fut abandonnée pour suivre André Leroi-Gourhan sur le terrain de la préhistoire qu’il préférait alors et que ses cours me firent découvrir, puis la préhistoire abandonnée à son tour pour l’écriture), mais subite constatation, aussi, que la vie rurale que j’aimais tant était mortelle : dans les années 50 les chevaux percherons de la Mayenne cédèrent rapidement leur place sur les fermes aux tracteurs. Ensuite, dans les années 60, nous avons vu, après les sabotiers et les cordonniers, disparaître encore d’autres artisanats : bourrelier, maréchal, charron, parce qu’ils dépendaient des chevaux. Dans des ateliers destinés à fermer ou chez les brocanteurs qui entassaient dans leur hangar au sol de terre un bric-à-brac venu des fermes, j’ai choisi et acquis, adopté, des objets qui déjà devenaient des souvenirs. Cette force, cette sagesse, cette longue tradition, furent alors ressenties comme fragilité.
La trace des gestes agricoles sur le sol et dans la topographie du bocage, ou sur les objets marqués d’usure, m’est apparue – malgré le travail pénible des agriculteurs – comme l’empreinte d’une tendresse, la rude preuve des soins donnés à la terre, dont l’homme, non sans inquiétude, attend croissance, issue, multiplication. Même si l’enchaînement bénéfique des saisons est rompu souvent par des intempéries qui amènent un surcroît de travail, parfois des pertes, et jadis des jurons, j’ose lire encore une tendresse — qui ne sait pas son nom — dans l’usure de l’homme par l’effort («la terre est basse» et tout ce qu’il faut soulever est lourd), dans l’usure de l’outil par frottement, dans la finesse de la terre tant tournée, brisée, plantée, retournée. Certes, cette vision est le reflet en poésie, sur la page écrite, de réalités musculaires (fatigue, blessures) et financières (souci, relative pauvreté) qui ne doivent pas être oubliées, mais il n’est pas impossible qu’au-delà des apparences elle se nourrisse dans une couche profonde.
Ainsi ont paru quelques textes brefs où j’essayais de dire les fermes, qui dans certaines régions de France étaient déjà abandonnées; les attelées dont la mort me navrait, car c’est à l’abattoir que la conquête de notre campagne par les tracteurs a immédiatement conduit les juments ; les chemins que le Conseil Municipal vendait, tout de suite bouchés par l’abattage des haies, le bulldozer effaçant des tracés historiques ; les moulins sur lesquels si peu de pages avaient été écrites et dont ne restaient debout que de très rares témoins.

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