Nouveauté Mai 2004


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Jean-Pierre Abraham
La place royale


Contes & nouvelles
2004. 112 p. 12/19.
ISBN 978.2.86853.408.8

14,00 €

Le livre

Voici sans doute la meilleure façon d’entrer dans l’univers singulier d’Abraham: des récits brefs, qu’on peut lire d’un coup, où s’impose sans délai la clarté de l’évidence. Si l’un de ces textes, le plus récent, donne son titre à -l’ensemble, n’est-ce pas d’ailleurs pour suggérer que tout instant, tout lieu — faubourg venteux, îlot désert, vieux canot, champ de foin — peut accéder au statut de «place royale» par la grâce de l’écriture ?



L’auteur

Jean-Pierre Abraham (1936-2003) a publié trois livres en trente ans : Le Vent (1957), Armen (1967) et Le Guet (1986) sans jamais cesser de se consacrer à l’écriture : «dès qu’on a ce souci {le souci d’écrire} — et je sais bien que je dois l’avoir — c’est fichu, on est obligé d’avoir du recul, de se retirer dans l’ombre pour regarder la lumière. Pour la dire, cette vie-là, il faut en quelque sorte en porter le deuil…» (Lettre à André Dhôtel, 1956). Il est auteur de huit livres parus à nos éditions.



Extrait


Les yeux de l’amour

Voici le discours que je lui ai tenu un matin. Je la sentais, près de moi, qui s’appliquait à tresser ses cheveux, et le soleil se levait sur notre campagne. Alors j’ai dit : «Il faut que je vous explique enfin les raisons de mon étrange attitude. Lorsque vous êtes venue dans ce pré, je vous ai fait croire que je gardais les yeux fermés parce qu’ils ne pouvaient supporter la lumière du jour. Ce n’est pas vrai, ils disposent au contraire d’un stupéfiant privilège, ils pulvérisent instantanément tout ce sur quoi ils se posent. J’ai à peine le temps de voir un arbre, qu’aussitôt il se disloque dans une gerbe d’étincelles. Il en est de même pour les pierres et les fleurs, pour tout ce qui m’entoure. Voilà. J’aime que vous demeuriez si douce auprès de moi. Écoutez, je ne sais pas du tout comment j’ai hérité de ce pouvoir. Il y a de cela plusieurs années. Un matin en me réveillant j’ai réduit à néant les dix arbres de ce pré, les haies et les quelques maisons qui couvrent la colline du sud — ainsi que les enfants qui jouaient devant ces maisons. Je n’ai pas compris immédiatement ce qui m’arrivait; la région se transforma en un parfait désert. Je voulus en sortir, mais en avançant je ne faisais qu’accroître le mal (uniquement les lumières de la mort dans ma vie). Alors je revins ici, et j’occupai mes journées à regarder le ciel, où je trouvais le repos. Parfois seulement surgissait un oiseau, trop vite pour que je puisse fermer les yeux, et j’étais encore plus abandonné. En vérité, nanti de ce don, j’aurais pu proposer mes services aux gens, mais je suis d’un naturel trop pacifique et d’ailleurs dénué de toute imagination. Vraiment je préférais demeurer ici, et rêver d’une contrée florissante, couverte d’herbe, au bel horizon, peuplée d’oiseaux. Dans un demi-sommeil, j’entendais le chant de ces oiseaux et c’est ainsi que, peu à peu, je découvris mon second pouvoir, qui compense pour une bonne part les effets néfastes du premier : je compris qu’en fermant les yeux je pouvais recréer autour de moi absolument tout ce que je voulais…
Je vous ai dit que je manque d’imagination. En effet, je me suis contenté de faire revivre ce que j’avais saccagé, les dix arbres du pré, les taillis qui le bornent, les maisons de la colline et les enfants qui jouaient devant — combien d’enfants ? Ma seule fantaisie, c’est de garder autour de moi les milliers d’oiseaux que j’ai vus une fois. Si j’ouvre les yeux, c’est une belle catastrophe, bien entendu. Mais je ne me lasse pas de recommencer. N’est-ce pas d’ailleurs la rumeur de ma volière qui vous a attirée par ici ? Je me souviens très bien du frémissement de l’herbe. J’avais rêvé de vous, de vos gestes. J’ai deviné vos gestes clairs, et que vous possédiez les plus beaux yeux du monde.
Et maintenant j’ai follement envie de regarder vos yeux. Comment penser à autre chose ? Mais vous, je ne saurais vous faire mourir !
Aussi je dois vous demander de vous en aller maintenant, ma fiancée, de ne plus jamais revenir. N’attendez pas car bientôt ce sera, encore une fois, comme si rien n’avait jamais existé.»
J’étais triste de mon discours. Alors, mes bons amis, elle a posé sa main sur mon visage et elle a dit: «Non, je ne partirai pas. Regarde-moi. Je suis sûre de ne pas mourir. Regarde-moi.»
J’aurais tant voulu qu’elle dise vrai.

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