Nouveauté Janvier 1999


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Jean-Pierre Abraham
Port-du-Salut


Récit
1999. 160 p. 12/19.
ISBN 978.2.86853.310.4

15,00 €

Le livre

«À quatre heures dix du matin, une lampe s’allume au-dessus de la porte de l’église. On se guide sur elle pour traverser le grand espace noir sous les arbres. Le vent passe très haut, les oiseaux dorment en-core. Juste le crissement du gravier sous les pas. Le loquet de la porte est dur, il se déclenche avec un claquement sec qui se répercute longtemps sous la voûte. On peut le refermer sans bruit en guidant des doigts la tige dans son mentonnet. Dedans tout est noir, juste un point rouge derrière l’autel, et cette phrase qui revient : “Seule la lumière rouge ne détruit pas le pourpre rétinien, c’est pourquoi il convient de peindre en rouge les ampoules du compas et de la table à cartes.”»
Aller vivre une semaine dans un petit monastère cistercien, en Mayenne : mais pour quoi faire, mon Dieu ! À la suite de Fort-Cigogne, récit d’une semaine passée sur une île, Port-du-Salut relate la découverte d’un autre choix de vie extrême, d’une autre vigilance, loin de la mer. Et pas si loin.




L’auteur

Jean-Pierre Abraham (1936-2003) a publié trois livres en trente ans : Le Vent (1957), Armen (1967) et Le Guet (1986) sans jamais cesser de se consacrer à l’écriture : «dès qu’on a ce souci {le souci d’écrire} — et je sais bien que je dois l’avoir — c’est fichu, on est obligé d’avoir du recul, de se retirer dans l’ombre pour regarder la lumière. Pour la dire, cette vie-là, il faut en quelque sorte en porter le deuil…» (Lettre à André Dhôtel, 1956). Il est auteur de huit livres parus à nos éditions.



Extrait


La place du village était fraîche à l’aube, un coq chantait. Celui du clocher regardait vers l’est. Avec Marion j’ai attendu sans rien dire l’arrivée du car scolaire, près de l’église où, hier, je lui avais tendu un cierge allumé dans des flots de musique solennelle. Une cloche a sonné 7 heures, une autre l’angélus, le car jaune est arrivé dans un grand fracas. Dernier sourire grave derrière la vitre et je me suis retrouvé seul.
Je n’avais pas de carte, ne savais quelle route prendre. Dans le silence revenu, j’ai entendu le grincement d’une charrette qui approchait. C’était un maçon, en bleus de travail propres, qui apportait du sable sur son chantier. Il sifflotait. Du menton il m’a montré le panneau indiquant la route de Saint-Pierre-des-Nids. J’ai dû marcher un kilomètre sous les arbres, le long d’un ruisseau, dans le soleil levant, dans le grand tapage des oiseaux, mais j’exagère, je sais maintenant qu’à pied un kilomètre est plus long qu’on ne le croit. C’est un Arabe qui s’est arrêté, un marchand forain conduisant une camionnette pleine d’habits odorants. «La circulation est inexistante le matin dans cette région», m’a-t-il dit. Il conduisait très vite en chantonnant avec insouciance.
Après Saint-Pierre, j’ai dû faire deux vrais kilomètres cette fois. Mon sac commençait déjà à me peser, ce sac en vieux cuir de Colombie muni de roulettes, pas du tout fait pour la marche. Je n’avais pas non plus les habits d’un marcheur et c’est peut-être ce qui a intéressé cette jeune femme, qui a mis son clignotant avant même que je me retourne et s’est arrêtée derrière moi dans l’herbe. «Je vous ai croisé tout à l’heure en menant ma fille à l’école et je savais bien que je vous retrouverais au retour, il ne passe personne par ici.» Elle habitait non loin de là mais a décidé de m’emmener jusqu’à Pré-en-Pail, où l’on rejoint la grand-route. «J’ai tout le temps, disait-elle, je peux vous en faire gagner.» J’ai parlé avec elle sans difficulté, de la vie à la campagne, de l’isolement. En la quittant j’avais envie de lui demander son prénom pour me souvenir d’elle et je n’ai pas osé. Elle avait un bon visage. Elle ira au ciel.
Le bourg de Pré-en-Pail est tout en longueur. Une fois nous nous étions arrêtés là, devant une vieille quincaillerie, pour acheter un chaudron noir à mettre dans la cheminée. Café, journal, impossible de lire : matin trop lumineux, éclats violents des voitures et des vitrines, papillotements dans les yeux, la berlue habituelle.
Au-delà du passage à niveau, j’ai attendu à peine un quart d’heure avant que ne s’arrête Christian Lambert. Il est archiviste dans une ville normande, il allait à Laval, justement, pour suivre un stage sur les champignons avec des collègues venus de toute la France. Il s’agit des champignons qui rongent les vieux manuscrits et des façons de les combattre. Nous avions une grande heure à passer ensemble, il fallait bien parler. Pourquoi, de fil en aiguille, me suis-je embarqué dans ce mensonge inutile au sujet de ma situation ? Pour le remercier, lui faire plaisir, qu’il soit content d’avoir aidé un type intéressant ? Il voulait même me conduire jusqu’ici mais j’ai refusé. À Laval nous avons pris un café en échangeant nos adresses. Puis je suis allé boire une grande bière et j’ai traîné un moment dans la vieille ville.

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