Nouveauté Septembre 1995


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Jean-Pierre Abraham
Fort-Cigogne


Récit
1995. 112 p. 12/19.
ISBN 978.2.86853.230.5

13,00 €

Le livre

Solstice d’été, sur le versant nord de la Terre, en Bretagne, au cœur de l’archipel des Glénan, dans un vieux fort occupé par l’école de voile. Au fond d’une casemate glacée, quelqu’un veille, attendant qu’on lui prête un bateau, pour mener une enquête sur une île voisine. Vastes jours, où se tisse un réseau d’images furtives qui vont donner à l’aventure un tour inattendu.




L’auteur

Jean-Pierre Abraham (1936-2003) a publié trois livres en trente ans : Le Vent (1957), Armen (1967) et Le Guet (1986) sans jamais cesser de se consacrer à l’écriture : «dès qu’on a ce souci {le souci d’écrire} — et je sais bien que je dois l’avoir — c’est fichu, on est obligé d’avoir du recul, de se retirer dans l’ombre pour regarder la lumière. Pour la dire, cette vie-là, il faut en quelque sorte en porter le deuil…» (Lettre à André Dhôtel, 1956). Il est auteur de huit livres parus à nos éditions.




Extrait


J’ai la casemate qu’il me faut. On m’a aidé à y transporter un lit, cette grande table au plateau graisseux que j’ai essuyé avec du papier, mais il colle encore. Il faudra aussi donner un coup de balai, le blanc de la voûte s’écaille, nettoyer la cheminée, mettre un peu d’ordre sur les étagères où sont entassées n’importe comment des pièces de rechange pour les lampes à gaz.
Mais, dans le fond de la pièce, une petite porte donne sur un réduit sordide, juste éclairé par un soupirail à l’ouest, encombré d’un matelas, de trois fauteuils défoncés, de bouteilles vides et de mégots écrasés par terre, un vieux foc en nylon rose et bleu est suspendu sous la voûte. Il faut passer par ici pour y aller.
Calme-toi, écris bien. Le plus dur est fait, qui était d’affronter les visages, là-bas à terre. Avec cette peur de ne pas les reconnaître, d’hésiter sur les prénoms. Je n’ai pas retrouvé celui du plus discret des charpentiers, celui que j’aimais le mieux, je le cherche encore.
Le bateau, c’est toujours l’Archipel, un peu modernisé, son mât de charge est équipé d’un treuil électrique maintenant. Étienne était à bord, il montait aux îles faire un tour d’inspection. J’aurais préféré être entouré d’inconnus. Mais ce n’est pas sûr. Il m’a présenté à l’équipage en trois mots rieurs, c’était plus commode, qu’aurais-je dit ? Durant la traversée, mer plate, grand soleil, nous avons parlé de temps en temps. Je lui ai dit : «Excuse-moi, voilà que je ne me souviens plus du joli nom qu’on donnait à ta femme, c’était comment déjà ?» Il l’a presque crié, l’air agacé. Elle était fine et vive et je crois qu’elle m’aimait bien.
Nous sommes passés par Penfret pour déposer des caisses de vivres sur les pontons, dans l’anse du sémaphore. Au loin, sur la plage, des silhouettes se déplaçaient sans hâte. «Tu n’as rien remarqué?», m’a dit Étienne en désignant la butte. Les volets du sémaphore sont peints en bleu maintenant. «Mais non, ce n’est pas ça, regarde : on a abattu le mât de signaux. Il était pourri, il devenait trop dangereux. Du coup, on a perdu un fameux paquet d’alignements.» Et aussi la rumeur qui y montait en hiver, devenant si aiguë dans les rafales, envahissant la salle de veille. Mais j’ai surtout pensé au linge joyeux qui dansait dans le vent entre les haubans.


Ce sera difficile d’avoir un bateau, les deux grosses prames bleues qui sont mouillées au pied du fort doivent rester là pour assurer les transbordements et la sécurité. J’ai pu obtenir d’en prendre une pour une heure. J’ai mis le short, la chemise jaune et le petit chapeau blanc achetés au marché ce matin et je suis tout de suite parti vers le sud-ouest, vers Quignenec l’île inconnue, tout en sachant que je n’aurais pas le temps d’aller jusque-là. La brise était de nordé, tiède. Pur plaisir de la godille retrouvé. Je me suis mis torse nu, je veux bronzer. Et j’ai tout de même atteint l’un des deux îlots qui prolongent Drennec vers l’est, le Veau ou la Tombe, je ne sais plus, ce ne sont pas des noms portés sur la carte. Le sommet de l’îlot était couvert d’oiseaux qui m’ont regardé venir, immobiles dans l’herbe.
Au retour, contre le vent, comme d’habitude un début d’échauffement au creux du pouce droit : il doit y avoir un vice dans ma façon de godiller. J’avais complètement oublié de mettre une brassière de sauvetage, comme c’est la règle, je m’en suis aperçu soudain. Deux gendarmes étaient sur la cale, au pied du fort. Ils venaient de Saint-Nicolas, accompagnés par un petit homme volubile, qui était en train d’expliquer à Étienne qu’il voulait leur montrer la curiosité du fort, «les toilettes marémotrices» disait-il en riant. Je les ai suivis à quelque distance, jusqu’à cette élégante tourelle d’angle, au sud-est, percée à la base de trois ouvertures voûtées où l’on voyait de loin bouger des papiers roses. «Et cela fonctionne parfaitement depuis plus de deux siècles, disait le petit homme. Pas en ce moment bien sûr, la mer ne monte pas jusque-là, les marées ne sont pas assez fortes. Mais elles augmentent et dans quelques jours tout sera propre.» À ce moment j’ai vu que l’un des deux gendarmes était une jeune femme, aux cheveux noirs très courts. Elle souriait, en caressant distraitement la crosse de son pistolet. Au pied de la tourelle s’étend une petite plage de sable fin, la seule vraie plage de l’îlot.


Si j’avais eu un moteur, et trois heures devant moi, je faisais ma tournée d’un seul coup cet après-midi et je repartais demain matin. Le plus dur sera d’entrer dans la casemate réfectoire.

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