Jean-Pierre Ferrini
Purgatorio
2026. 160 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.731.7
18,00 €
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Le livre
Si Jean-Pierre Ferrini est l’auteur de plusieurs études sur Dante, dans Purgatorio, le point de vue qu’il adopte n’est plus critique, mais se met à la place du lecteur, met en scène un narrateur qui relit le Purgatoire de Dante. En lisant, il questionne La Divine Comédie, sa signification et sa littéralité ou les représentations culturelles qu’elle véhicule aujourd’hui. Il tient une espèce de journal de lecture. Le livre suit la progression du Purgatoire en trois parties : l’anté-Purgatoire, le Purgatoire lui-même et le Paradis terrestre. Parallèlement, ce narrateur est à la recherche d’un lieu qui conjuguerait vie et écriture. Pour finir, il expérimente une limite, celle justement du «Paradis terrestre» qui couronne la montagne Purgatoire. Il va changer alors de guide, ou de «Virgile», et trouver entre le Vendômois de Ronsard et le Combray de Proust une manière de traduire autrement son propre Purgatorio.
L’auteur
Jean-Pierre Ferrini est né en 1963 à Besançon. Il publie en 2023 à nos éditions Je cherchais un pays, un cycle autobiographique à partir de différents récits, inédits ou publiés ces dernières années, dont Bonjour monsieur Courbet (Gallimard, «L’un et l’autre», 2007), Le pays de Pavese (id., 2009) et Le grand poème de l’Iran (Le temps qu’il fait, 2016). Il est encore l’auteur à nos éditions de Et in Arcadia ego (2019) et de À Belleville (2021) ou chez Arléa d’Un voyage en Italie (2013). Il a également publié des essais critiques, en particulier sur l’œuvre de Dante, et a participé à l’édition de La Divine Comédie dans la traduction de Jacqueline Risset (Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 2021).
Extraits
Au réveil, je retrouvais mon cahier avec une certaine impatience comme une pierre d’achoppement. Dans une pièce de la maison, j’avais agencé un atelier de fortune. À travers la fenêtre, l’œil accrochait la lumière d’un pin, le temps qui passe, le temps qu’il fait plus que le temps perdu. On finit par se convaincre qu’on est «écrivain», mais on ne sait pas trop quelle place on occupe dans le regard des autres. Dans un rêve, chacun devait présenter son work in progress. Je ne comprenais pas qu’il s’agissait d’un concours, et que nous devions voter. Personne ne m’attribuait de voix. Les commentaires me blessaient. Il me semble ensuite que je cherche à prendre un train avec une lourde valise pour aller voir ma mère. L’interprétation des rêves ? Qu’est-ce qu’il y a dans cette lourde valise ? Est-ce le fait qu’on se désintéressait de mon travail ? Suite du rêve : dans ce train, je reconnais assis devant ma place, Enrique Vila-Matas, silencieux, relisant des épreuves. Avec beaucoup d’hésitation, je lui adresse la parole pour lui témoigner mon admiration et je l’entends me répondre, froidement, sans lever la tête, et juste avant que je me réveille, qu’il n’a pas de livres à me vendre. Des oiseaux au bord du lac, un attroupement de petits oiseaux qui picorent des vers, se déplaçaient par à-coups, rapides, en glissant sur le sable et en se penchant en avant comme s’ils marchaient les mains derrière le dos. Ils avaient l’air évangélique, franciscain. Cogitationes privatae.
Tout en relisant le Purgatoire, j’essayais de tenir plus ou moins la chronique de mes journées, la lecture n’interférant pas nécessairement sur cette écriture quotidienne sinon par moments, un peu comme une «pression intérieure» selon l’expression de Jacqueline Risset. Mon intention n’était pas de commenter Dante mais plus simplement de rendre compte de chaque chant au fur et à mesure que j’avançais ; que Dante, en compagnie de Virgile, gravissait la montagne du Purgatoire.
Une des questions que je cherchais à résoudre était la manière dont la lecture peut non seulement agir sur l’écriture mais également sur nos vies. Brûler les passions de l’âme dans le feu qui affine ? On peut lire, comprendre intellectuellement un texte, être capable d’en présenter une interprétation sans en retirer pour soi un enseignement. On se débat tous entre ces deux rochers, la lecture et l’écriture, la théorie grise des cendres et l’expérience verdoyante des rameaux.
Je lisais d’autres livres, une petite bibliothèque portative ou la bibliographie non pas du Purgatoire mais de ce Purgatorio «rêvé » que je m’évertuais à traduire. Parmi eux, le tome 1 de L’Homme sans qualités dans lequel je replongeais la nuit quand je ne parvenais pas à trouver le sommeil tout en échafaudant les plans d’un roman que je n’écrirais jamais. Ulrich, le héros de Musil, qui profite d’un congé sabbatique, s’attarde sur la ridicule entreprise de l’Action parallèle qui célèbre un Empire s’enfonçant dans son propre abîme. Au chapitre 13, alors qu’il entend quelqu’un qualifier de «génial» un cheval de course, il a soudain la confirmation qu’il n’est qu’un «homme sans qualités» (le paradigme de nos jours, entre surenchère sportive ou culturelle, est intarissable…). Ma première lecture de L’Homme sans qualités date de notre voyage en Europe de l’Est avec J. au début des années 1990. Le cadre romanesque aurait pu être le suivant : un jeune couple part en Europe de l’Est juste après la chute du Mur de Berlin. On assiste à la fin d’un monde. Pendant qu’elle lit Du côté de chez Swann, il lit L’Homme sans qualités. Ils n’ont pas beaucoup d’argent et se débrouillent. Ils sont l’un et l’autre dans une période de recherche, en devenir. Lui, s’est fait licencier. Elle, travaille comme guide-conférencière. Prague, Vienne, Budapest sont les villes qu’ils traversent. L’ambiance ressemble à celle d’un film de Richard Linklater. Autre cadre romanesque : le même couple se demande comment faire pour quitter Paris où ils vivent depuis vingt-cinq ans. Le changement concerne aussi l’usure inévitable de la vie conjugale. En toile de fond : le début du XXIe. Elle, travaillerait dans un service culturel. Lui, accumulerait les emplois précaires.
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