Parution Octobre 2016


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Pascal Commère
Lieuse


Histoires

2016. 160 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.617.4

17,00 €

Le livre

Le narrateur de ces récits, qui exerce la profession de comptable en milieu rural, nous mène à la rencontre de personnalités que la campagne a façonnées — cultivateurs, éleveurs, bûcheron —, méfiantes, taiseuses, voire ombrageuses, «le noir petit monde obstiné de l’agriculture», attaché à une terre «qui blesse plus qu’elle n’apporte, quand même elle gratifierait chaque jardin d’un pied de lilas en fleur en avril, d’une touffe d’oseille acide. (…) Avec cette peur de l’inconnu, du nouveau, qui rejoint celle d’être grugés. Après quoi ils s’en remettaient à l’homme de l’art : comptable, vétérinaire, représentant en aliments, inséminateur, quand ce n’était pas au démarcheur de la Caisse locale, avec circonspection toutefois, un minimum de méfiance grâce à quoi ils accueillaient la possibilité de ne pas s’être fait avoir.»
Et c’est à l’écrivain — homme de l’art formidable de raconter en même temps que témoin empathique — que nous nous en remettons pour voir exister encore un peu, dans l’infime de leurs vies oubliées, ces êtres devenus dérisoires à force d’inactualité, condamnés à la disparition prochaine, et qui pourtant nous disent, muettement, ce que nous avons été.



L’auteur

Pascal Commère, né en 1951, travaille en Bourgogne. Il vit à la campagne et publie depuis 1978. Bourse Del Duca pour son premier roman (Chevaux, Denoël, 1987) et Prix de poésie Guy Levis Mano 1990. Deux de ses livres de poèmes, Les commis et Graminées (2007) ont paru à nos éditions, auxquelles il avait précédemment donné deux livres de «salutations» : La grand’ soif d’André Frénaud, 2001, D’un pays pâle et sombre, 2004, et quatre recueils de récits : Solitude des plantes, 1996, Le grand tournant, 1998, Le vélo de saint Paul, 2005, Les larmes de Spinoza, 2009 et Noël hiver, 2010. Une importante anthologie personnelle de sa poésie a paru en 2012 en coédition avec Obsidiane : Des laines qui éclairent (1978-2009).



Extrait

De mon côté, je pensais aussi à une ficelle. Une ficelle que j’avais trouvée, un jour comme aujourd’hui où le monde semblait vide. Non pas une de ces journées de moisson où, sans interruption, les tracteurs passaient et repassaient sur la rue le long de ma permanence, tirant vers les silos de la Coopérative — auparavant ils feraient la queue devant le pont-bascule — de grandes bennes rouges ou bleues d’où tombaient par derrière et sur les côtés, à la jointure des tôles (malgré le calfeutrage au moyen de sacs d’engrais vides dont les paysans auront toujours le secret), de gros grains tout ronds qui rebondissaient sur le goudron avant de se caler entre les graviers. Et le souvenir de cette ficelle déliait mes doigts lentement, parce qu’une ficelle — rien, me semble-t-il, ne porte davantage en soi l’image de la pauvreté du monde, de sa précarité — ne prend vie qu’en bougeant, c’est-à-dire en serrant, et les nœuds de cette ficelle longtemps m’avaient retenu attaché à la terre. D’où nous venions tous deux, ma ficelle et moi, ayant l’un et l’autre traîné sur la poussière (qui laisse des marques grises sur la peau), également noués, comme serrés chacun sur soi-même, prisonniers de ce qui ne passe pas mais s’enferre davantage à chaque tour. Et c’était ça, ma ficelle, celle que j’avais trouvée, une image un peu bleue de moi, que j’enroulais autour de mon poignet. L’image de quelque chose dont on ne peut bientôt plus se déprendre. Et le chanvre — mais c’était en réalité une ficelle en plastique, comme on en voit maintenant dans les fermes, du plastique usé, effiloché aux deux bouts à tel point qu’en y regardant vite on pouvait s’abuser — et le chanvre, qui donc n’en était pas, lentement épousait la chair de mon poignet. Et mon poignet ne se défendait pas. Il y a un instant, après la tension, où le corps s’abandonne — comme l’épi battu contre le tambour, dans le vrombissement imperturbable de la machine, laisse tomber plus loin ses grains dans la trémie.

Je me demande si c’est bien le lieu ici pour parler des poètes, de leurs fragiles expériences — mais y a-t-il quelque part un lieu pour cela ? Gros Georges, à moins qu’il ne fallût dire Georges Gros, ce qui est un peu différent, habitait, à quelques kilomètres de là, le village d’André Frénaud. Dont on sait si peu ici qu’il a vécu près de nous, dans nos collines. Mais il n’en savait rien, Gros Georges. Les poètes sont de gros insectes sous l’herbe des villages, qui mâchonnent… Et qu’est-ce que cela aurait changé s’il l’avait su ? La ficelle n’aurait-elle pas cassé pareillement dans la lieuse ?

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Le Matricule des Anges, n° 178
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