Parution Mars 2014


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Cécile Reims
Tout ça n’a pas d’importance


Récit
2014. 208 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.602.0

21,00 €

Le livre

«Le sentier est étroit. Se rétrécit. Le brouillard s’épaissit et s’accroît mon sentiment d’urgence. Alors que ne l’éprouve plus mon compagnon qui avance en somnambule, sûr de son pas, au bord de l’abîme. Compagnon de route depuis soixante-deux ans. Cheminant ensemble, l’un soutenant l’autre, lorsque l’élan venait à faiblir sur le redoutable, l’éblouissant, le ténébreux, le luxuriant, le désertique chemin que fut le nôtre. Côte à côte ou l’un derrière l’autre qui le guidait. Pas à pas. À tâtons parfois, chacun poursuivant et découvrant au fur et à mesure de ce long cheminement son rêve intérieur en perpétuelle formation.»
Cécile Reims poursuit ici la méditation débutée avec Peut-être, interroge obstinément le sens d’une existence exceptionnelle, rude et belle, vouée à l’art en total partage avec l’écrivain et dessinateur Fred Deux, dans l’ombre comme dans la lumière. Quand lui a quitté les états ordinaires de la conscience, elle voudrait retenir quelques repères, un semblant de maîtrise sur l’ultime écoulement de la vie — dans la conscience, pourtant, la plus aiguë qui soit, du nécessaire et salutaire détachement.


L’auteur

Née en 1927, Cécile Reims arrive en France en 1933 après avoir vécu sa petite enfance en Lituanie, dans une famille juive traditionnelle. Peu après la Libération, elle s’engage dans l’armée clandestine juive et se rend en Palestine. Elle reviendra en France pour se soigner de la tuberculose. Elle rencontre Fred Deux en 1951. Initiée à la gravure au burin par Joseph Hecht, elle produit, entre 1950 et 1960, une soixantaine d’œuvres originales avant de faire la rencontre d’Hans Bellmer dont elle sera le graveur-interprète de 1967 à 1975, et après la mort duquel elle alternera les gravures d’interprétation ( Fred Deux et Léonor Fini ) et les œuvres personnelles. Outre plusieurs ouvrages consacrés à cet aspect de son travail, on lui doit trois livres : L’épure (1963, rééd. André Dimanche, 2000), Bagages perdus (id, 1986), Plus tard (id. 2002) et Peut-être (Le temps qu’il fait, 2010).


Extrait

Chapitre 6


La mémoire aurait-elle connaissance de l’avenir ? Conserverait-elle pour un usage futur et à l’insu de celle dont elle est l’énigmatique instrument, un exemple, avertisseur de ce qu’elle serait appelée à vivre ultérieurement ?
Il y a longtemps, presque synonyme de «il était une fois», j’avais lu une nouvelle d’un auteur plus connu pour ses écrits philosophiques. Il y était question d’un couple. Du début je ne me souviens pas, mais de l’épilogue, oui. De la femme disant à son compagnon qui avait des hallucinations et sombrait dans la folie :
— Tu les vois, disait-il, tu les vois qui approchent, qui volent au-dessus de nous.
— Mais oui, mon amour, répondait-elle, je les vois. N’aie pas peur… ils ne nous feront pas de mal.
Message conservé par la mémoire de celle que j’étais alors, si éloignée de celle que je suis devenue et de celle qu’aujourd’hui je suis appelée à être et qui ne parvient pas à s’accoutumer à ces brèves expropriations de sa personne.
À m’accepter provisoirement absente du regard de F., alors que je me tiens devant lui.
Ou simplement à me détacher brièvement de ce moi qui, à d’autres moments me ligote.
Pourtant, graveur, je ne me suis jamais sentie évidée de mon être du fait de n’exister qu’anonymement. Sous le sceau du secret. J’avançais plus loin que je ne l’aurais fait par moi-même dans une rigoureuse mais jubilante dépossession de soi. J’étais un Autre, mais par un choix librement consenti. Désiré.

Je devrais me barder d’indifférence. Mais de cette couenne protectrice, je n’ai jamais su me vêtir.
Pas plus que je n’ai appris à mettre les choses à leur place pour ne pas vivre cet incident comme une brutale déportation.
Quelle place, quand de sa vie on n’a jamais été sûr de rien ? Tout en agissant comme si justement «toute chose avait sa place et qu’il y avait une place pour chaque chose».

Quand il m’est arrivé, une fois dépassée la tourmente, de demander à F. :
— Mais, si je ne suis pas C., qui suis-je ?
— Tu es C., mais c’est l’autre C. dont je m’inquiète. Pourquoi n’est-elle pas là ?
«Je suis un elle qui cherche un moi.»
Écho répétitif venu de loin. Citation dont ma mémoire s’est emparée, a conservé, en vue d’un futur connu d’elle, comme le contenu de la nouvelle, longtemps avant que je ne le vive ?
Comme tout cela est étrange, terriblement étrange !

Arriverai-je à ne plus me revendiquer, devant lui, comme une personne unique ? Alors qu’en mon tréfonds, je me suis toujours sentie désespérément multiple.
À admettre la clairvoyance dans son égarement. Sa juste perception ? Celle qui l’avait fait accourir près de moi, sans raison valable mais à juste raison, quand je m’en allais doucement hors de la vie, pour m’y retenir ?

À juste raison, quand je n’en voyais aucune, il nous a fait quitter le village du bout du monde.

Il avait raison encore quand il a insisté pour partir du Couzat qui se dépeuplait, pendant que nous en avions encore la force. Ce contre quoi je m’arcboutais.
Le Couzat fut mis en vente.
La visite, par des acquéreurs potentiels, de ce qui durant des années nous avait protégés de toutes les façons, où nous avions tant mis et fait naître de nous-mêmes, m’a chaque fois été éprouvante.
On juge, on jauge, on discute le prix de ce qui fut une seconde peau. Il faut répondre à des questions qui en d’autres occasions seraient indiscrètes, vanter les avantages de ce que l’on délaisse après l’avoir aimé.

F. aurait-il encore raison quand il me demande :
— Est-ce qu’on va encore longtemps rester dans cette maison ?
Mais pour aller où cette fois ?
Aucune des C. que je crois être, ni l’Autre avec laquelle je ne coïncide pas, n’arrive à trancher. La douceur des habitudes : ces piliers qui retiennent quand tout le reste se délite ?
—C’est quand même ici que tu as tout ce qu’il faut pour continuer à dessiner…
F. fait un geste de la main pour me signifier que ça ne compte plus beaucoup. Et pourtant de tout ce qui s’éloigne, c’est encore ce qui reste.
— On n’a pas le choix, maintenant, on reste ici jusqu’au bout.
— Il n’est pas bien loin, à présent.
— Non, il n’est pas bien loin.
— La maison, qu’est-ce qu’elle deviendra ?
— Je ne sais pas.
Car dans le même temps où il voudrait la quitter, espérant échapper à sa pesanteur, elle reste un point d’attache. Un attachement.
— Je ne sais pas.
Je préfère lui donner cette réponse, peu rassurante, plutôt que de lui dire qu’on y apposera un panonceau «À Vendre».
Comme il en fut de la plupart de celles de notre rue, au fur et à mesure que, parvenues au bout d’une existence génératrice, par sa longue durée, de toutes sortes d’incapacités, ses habitantes — des femmes, des veuves — avaient été contraintes de quitter ce qui avait été leur horizon quotidien, le témoin de leur passé.
Il en ira de même pour la nôtre.
Sera dispersé ce que nous avons, tout au long des décennies, rassemblé : des œuvres, ouvrant dans les murs des fenêtres sur ce qui n’est visible que dans cet encadrement, des objets qui, ailleurs et naguère, furent sacrés et retrouvèrent sous notre toit, devant notre regard, leur transcendance destinée à être à nouveau abolie au profit de leur seule valeur vénale. De tout ce que F. a perdu dans sa dérive, de tout ce qu’il continue de perdre et abandonne sans regret : «feuilles mortes». Seule demeure l’angoisse de cette future profanation.

Tirage de tête :
30 ex. numérotés, accompagnés d'une gravure originale signée par Cécile Reims

130,00 €
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