Parution Mai 2010


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Cécile Reims
Peut-être


Récit
2010. 176 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.542.9

18,00 €

Le livre

«À la question que F ne lui posait plus, ou lui posait peut-être de là où il était, C répondait encore que certes il aurait pu y avoir d’autres vies à vivre mais que, parvenue presque au terme de celle qui — par le hasard ou la nécessité — avait été la sienne, en dépit des peines et des déchirements vécus et de ceux qui restaient encore à vivre, elle ne changerait rien à ce qui fut leur vie, si pauvre, si riche. Elle ne remodèlerait pas le passé.»
C’est à une profonde méditation sur le thème de la vieillesse que nous invite Cécile Reims qui fait ici retour sur sa vie tout entière consacrée à l’art et sur son origine de Juive lituanienne – qui lui donne le dur devoir d’être le dernier dépositaire de tous ceux qu’une aberration de l’histoire a privés de la vie. Regardant sans ciller le bout du chemin, elle mesure l’exigeante ascèse d’une existence pleinement partagée avec un artiste également sans concession, dans une courageuse soumission à l’inconnu. Il n’y a pas l’ombre d’un regret dans cet autoportrait sans fard dont, pourtant, la première esquisse semble revenir à la fatalité. C’est au contraire une leçon de consentement à soi-même, d’«obéissance à sa propre loi», et une profession de tendresse.

L’auteur

Née en 1927, Cécile Reims arrive en France en 1933 après avoir vécu sa petite enfance en Lituanie, dans une famille juive traditionnelle. Peu après la Libération, elle s’engage dans l’armée clandestine juive et se rend en Palestine. Elle reviendra en France pour se soigner de la tuberculose. Elle rencontre Fred Deux en 1951. Initiée à la gravure au burin par Joseph Hecht, elle produit, entre 1950 et 1960, une soixantaine d’œuvres originales avant de faire la rencontre d’Hans Bellmer dont elle sera le graveur-interprète de 1967 à 1975, et après la mort duquel elle alternera les gravures d’interprétation ( Fred Deux et Léonor Fini ) et les œuvres personnelles. Outre plusieurs ouvrages consacrés à cet aspect de son travail, on lui doit trois livres : L’épure (1963, rééd. André Dimanche, 2000), Bagages perdus (id, 1986) et Plus tard (id. 2002).


Extrait

Et maintenant elle était Ici où les adverbes de temps, de lieu, ce qui complète, situe un acte, perdaient leur sens : celui, aléatoire, qu’ils avaient Là-bas d’où elle venait. Restant d’une habitude qui ne correspondait plus à une réalité partagée.
Ici, elle était seule dans une pénombre qui pouvait être celle d’un crépuscule attardé ou d’une aube naissante. Mais fixes l’un et l’autre.
Le lointain, un mot de Là-bas, à supposer qu’il y eût un lointain, commençait tout près d’elle, aussi indéfini que ce jour proche de la nuit.
«Proche, proche est le jour qui n’est ni du jour ni de la nuit», la chanson lui revint en mémoire. Elle la fredonna d’une voix éraillée, chevrotante à présent. Les paroles lui en étaient revenues comme surgissent à la surface, après un long parcours dans l’obscurité, les eaux souterraines.

Elle sortait de l’enfance, au seuil de l’adolescence, lorsqu’elle avait appris à les prononcer dans une langue ignorée d’elle, mais qui lui rappelait vaguement l’autrefois, un là-bas bien antérieur à celui d’où elle venait.
Vocables ponctuels prononcés en des circonstances précises, dans un horaire immuable. Toujours nimbés de mystère, ils rehaussaient de leur chatoiement, et sans qu’il y eût là rien d’inquiétant, la paisible ordonnance du quotidien.
C’était avant que germent les questions ; les réponses toujours les devançaient. Les jours, les mois, les années se succédaient qui ramenaient toujours le même.
Lorsqu’elle avait appris cette chanson, sans d’ailleurs se préoccuper, alors, de ce qu’était ce jour qui n’était ni du jour ni de la nuit, elle avait depuis longtemps quitté le là-bas familial et l’ici était celui de la menace ; et de la peur.
Elle chantait, unie par la voix à ceux que visait le même danger, dans l’exaltation d’un chœur. Pourquoi appelait-on ces entrées successives, qui se mêlaient à celles qui les avaient précédées, un canon ? La question avait probablement affleuré, mais elle s’était effacée devant d’autres plus urgentes, plus pressantes.
Ici, dans le silence aussi vaporeux que l’absence de lumière, elle se souvenait de l’intense émotion qu’elle éprouvait à pénétrer dans la tresse sonore. Sa solitude fusionnait avec le multiple. Sa faiblesse s’y fortifiait.
C’était naguère. Après l’autrefois. Il faut bien, pour s’y retrouver, mettre des bornes, tracer des frontières. Distinguer l’avant de l’après.
Quel immense cortège d’avant et d’après, séparés par un fugitif présent, derrière elle !
Ici, maintenant, auparavant toujours déplaçables, l’à venir était indéchiffrable. Inimaginable.
Le présent ? L’avait-elle assez vécu, toujours à se projeter dans ce qui n’était pas encore ? Quoique, plus récemment, la ligne d’horizon, celle qu’on ne peut repousser, se rapprochant, elle ne lançait que timidement et avec moins de forces un harpon émoussé dans un futur rétréci au point de rendre futiles, abusives, des constructions autres qu’éphémères.
Au jour, le jour…
Elle avait appris à goûter l’instant, l’immédiat. Le dissemblable comme ce qui se répète, à être là sans qu’aucun mot, aucune fioriture ne vienne l’en distraire.
Être là, avec une douloureuse intensité, de même qu’on éprouve une douleur à la limite de la jouissance quand on appuie sur une plaie à vif. Inséparablement unie à ce qui est. Fondue dans ce qui est.
Comme lorsqu’elle entonnait, bouleversée, mais d’une voix puissante : «Proche, proche est le jour qui n’est ni du jour, ni de la nuit.»
Ici aussi elle aurait pu chanter d’une voix plus forte, faire reculer le silence. Mais c’eût été inconvenant. Incongru.
Elle répéta à plusieurs reprises le début de la chanson, celui qui illustrait la pénombre, éclairée de nulle part, où elle se trouvait, mais la suite ne lui venait pas. Elle l’avait oubliée.
Si seulement elle parvenait à se souvenir de ce qui s’était passé, de ce qui avait déterminé sa venue dans ce non-lieu, sans astre qui distingue le jour de la nuit, les points cardinaux invalidés, elle saurait ce qu’il y avait lieu de faire, mais elle ne se souvenait pas.

Tirage de tête :
30 ex. numérotés, accompagnés d'une gravure originale signée par Cécile Reims

130,00 €
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