Gérard Macé
Photo/Graphie
100 photographies de l’auteur,
relié sous couverture rigide
Préface de Jean-Pierre Criqui
Postface de Guillaume Delaunay
2026. 152 p. 21/27.
ISBN 978.2.86853.741.6
35,00 €
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Le livre
« Peu d’aveux disent aussi nettement cette perméabilité fondamentale entre veille et songe, où l’image fixe n’est ni un arrêt du temps ni une archive, mais une effraction : l’instant où quelque chose sort du noir. “Dans la chambre de l’esprit ce n’est pas Narcisse que nous photographions, mais Gaspard [Hauser] à l’instant où il sort du noir.” Les photographies de Macé sont, à cet égard, des “vestiges” visuels d’une “mémoire archaïque” qui ne demande “qu’à remonter à la surface”. L’image fixe l’instant, mais c’est pour mieux en révéler la nature flottante et éphémère. Dans un entretien, Macé évoque la métamorphose comme le véritable sujet : “Ce qui disparaît est en fait quelque chose qui change. Qu’on ne reconnaît pas toujours de prime abord. Ce qui est intéressant, c’est la métamorphose.” » Guillaume Delaunay
L’auteur
Gérard Macé est né à Paris en 1946. Depuis son premier livre, Le Jardin des langues, paru en 1974, il a édifié chez Gallimard, au Promeneur et aux éditions Le temps qu’il fait, une œuvre considérable par sa singularité et sa cohérence. Des livres brefs, souvent à la frontière de la poésie et de l’essai où, mêlant l’érudition à la rêverie, il approfondit sans cesse les mêmes thèmes fondamentaux : l’acquisition ou la remémoration de l’écriture ou d’une langue à jamais perdue (Leçon de chinois, Le Dernier des Égyptiens), la recherche du secret que recèlent les traces d’une mémoire engloutie dont les contes ou les rêves sont souvent les meilleurs dépositaires (Bois dormant, Les Trois Coffrets). Ces dernières années, Gérard Macé est revenu à la forme du poème (Ici on consulte le destin, 2021) en même temps qu’il nous donnait, sous le titre général de Pensées simples, des recueils de réflexions, notes de lecture, souvenirs et anecdotes.
Venu tard à la photographie il a bientôt constitué, d’abord en noir et blanc argentique avant d’adopter la couleur en numérique, une œuvre profondément en accord avec son univers d’écrivain, dont témoignent plusieurs livres publiés depuis 1998 à nos éditions.
Extrait
La photographie sans appareil
Jusqu’à l’âge de cinquante ans, les seules photographies que j’ai prises, et que je n’ai jamais vues, sont celles que des passants m’ont demandé de prendre pour eux, afin qu’ils puissent rejoindre leurs proches ou leurs amis, et leur prêter main forte pour arrêter le temps, ou s’en donner l’illusion. Quand j’y repense, je les revois faire un pas de côté comme s’ils esquissaient un pas de danse après m’avoir confié un appareil dont je savais à peine me servir, mais c’est le plus souvent sans grâce qu’ils s’écartaient du présent pour s’installer par avance dans le souvenir.
Ce que ne pouvaient deviner ces inconnus, avec qui je partageais un moment d’apparente complicité, c’est que depuis toujours ou presque, je pratiquais la photographie sans appareil. Pas seulement, comme chacun d’entre nous, en repassant à volonté dans la chambre de l’esprit les vues que leur persistance rétinienne sauve du naufrage de la mémoire, mais qui perdent jour après jour de leur netteté. Pas non plus, comme Man Ray et quelques autres, en prenant l’empreinte d’un objet dans la chambre noire brièvement insolée, puisque j’en aurais été incapable. Non, ce que j’appelle la photographie sans appareil est bien plutôt cette curieuse façon, maniaque mais esthétique, de découper le réel sans laisser de traces?; de scruter un visage, de regarder une coiffure ou le bas d’une robe comme on regarde une œuvre d’art; d’encadrer un paysage en disposant partout des fenêtres et des miroirs, ou leur équivalent mental; de cerner le réel comme le ferait un vitrail, mais en effaçant les couleurs pour mieux mettre en relief l’éphémère construction des lumières et des ombres. Bref, les mille et une façons d’échapper au chaos des impressions visuelles, ce qui revient à faire du temps une succession d’images impossibles à fixer.
J’aurais pu les laisser s’évanouir longtemps encore, d’autant que je suis fâché avec les machines, et que si j’aime trouver l’inspiration en marchant, c’est à condition de n’être encombré par rien, pas même un carnet de notes. Mais de bonnes fées, à l’occasion d’un anniversaire, m’ont mis un appareil entre les mains : il ne me restait plus qu’à m’en servir après avoir lu le mode d’emploi, hanté par l’idée folle, mais pas nouvelle, qu’en m’apprenant à écrire on m’avait arraché à l’enfance, tapie derrière les signes et endormie par les discours.
En fait, cette nouvelle inspiration n’a pas changé ma façon de voir, bonne ou mauvaise : avec ou sans appareil la pratique reste la même, si l’on n’est pas obnubilé par la technique. Car il s’agit toujours, grâce à un mélange de surprise et de déjà vu, de reconnaître et de saisir au vol les images qu’on portait en soi, suffisamment transposées pour qu’elles soient autre chose que des pâles copies. Des images latentes, surgies de la mémoire ou du musée imaginaire, qui n’attendaient qu’une rencontre au grand jour pour se révéler à nous. De ce point de vue, c’est le cerveau qui est la véritable chambre noire, où la mélancolie prend la pose plus souvent qu’on ne voudrait.
J’ai appris à aimer cet art plus léger que tous les autres, et qui ne s’apprend nulle part, car la sensibilité ne s’enseigne pas, le tact encore moins; or le photographe est bien vite un chien dans un jeu de quilles, ou un somnambule prêt à bousculer le fragile château de cartes que le réel a édifié pour lui, l’espace d’un instant qui ne reviendra pas.
J’ai appris à aimer cet art débarrassé du labeur : le premier des arts modernes, inaugurant une ère où l’œil a plus d’importance que la main. Au point que plusieurs fois, ces temps derniers, j’ai rêvé que je photographiais les images de mon rêve; et je me souviens, au réveil, de cet étrange impression d’avoir voulu arrêter le défilé nocturne et coloré des images, en vain bien entendu. C’est pourquoi je n’ai à offrir que des images prises en plein jour.
Suis-je pour autant devenu photographe ? La réponse n’a pas beaucoup d’importance, et je me tais avant de devenir le montreur de mes propres images, mais après avoir ajouté que si dans les deux premiers rêves j’avais oublié mon appareil, dans le troisième je l’avais emporté.
2000
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