Parution Novembre 2022


    Accueil

    Parutions

    Auteurs

    Œuvres

    Bibliophilie

    Commande

    Recherche

    La maison

    Autres fonds

    Liens

    Chronique

    Lettre d’info


    Livres de photographie

Bénédicte Cartelier
Oublier Lubin


Roman

2022. 184 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.69
1.4
21,00 €

Le livre

Le peintre Lubin Baugin (1612-1663) serait probablement oublié aujourd’hui s’il ne faisait une apparition dans Tous les matins du monde, le roman de Pascal Quignard porté au cinéma par Alain Corneau. C’est la figure à laquelle s’attache ici Bénédicte Cartelier, préférant la méthode de l’appropriation à celle de l’identification, dans une biographie imaginaire et imaginative qui s’appuie sur une érudition véritable. En marge, avec une grande liberté de ton, elle s’autorise quelques considérations personnelles sur la peinture et son histoire, l’écriture et ses mirages, la famille et ses consolations, la ville et la campagne — et sur la nourriture bien sûr puisqu’un peintre de «natures mortes» représente des aliments, des «choses naturelles» qui suggèrent le plaisir des sens, et qu’il n’en est pas moins, comme à sa manière l’auteur de ces pages, un peintre de la vie.



L’auteur

Bénédicte Cartelier, née en 1970 à Paris, est haut-fonctionnaire. Elle collabore depuis plusieurs années à la revue Papilles éditée par l’association des Bibliothèques gourmandes. Après Ripopée (Le temps qu’il fait, 2018) et Reliefs (id., 2021), c’est le troisième livre de l’auteur que nous publions ici.



Extrait


Je m’en voudrais de projeter sur Lubin un sentiment personnel, surtout s’il le dessert. Mais l’honnêteté m’oblige à confesser que le Bougeoir n’est pas la plus inspirée des peintures de choses coites de Baugin. À tout prendre, j’aime encore mieux la Nature morte au couteau, dite aussi au plat en étain ou à la miche de pain qui lui est attribuée. J’ai peine à comprendre qu’on ne l’accepte pas du peintre. N’est-ce pas la même fiasque clissée qui apparaît dans le Dessert ? Et ce monogramme placé sur le manche du couteau, ce LB lié à la manière du peintre ? Certes, le Couteau est peint sur toile alors que les quatre natures mortes signées de Lubin le sont sur bois. Et alors ? Ne sait-on pas que Baugin abandonna très vite le bois pour la toile ? Ce pourrait être un unicum, l’unique nature morte sur toile de Baugin avant que celui-ci ne délaisse le genre et se consacre aux scènes religieuses, sorte de transition entre le bois et la toile dans un registre qui lui est familier. Il est vrai que Stoskopff, encore lui, a peint un tableau très proche du Plat d’étain, certes sans plat d’étain, mais représentant pareillement une fiasque, un couteau et une miche de pain. Entre la bouteille et le pain, le Strasbourgeois a simplement posé un verre de vin semblable à celui du Dessert. Mais c’est aussi une huile sur bois. Le mystère reste donc entier.
Que dire du Bougeoir, si ce n’est, pour reprendre la précaution d’usage des experts en art, que je n’ai pas examiné personnellement ce tableau, conservé à la galerie Spada de Rome ? Je le décris donc à partir d’une méchante reproduction en noir et blanc. À main gauche, empilés sur une table en bois sombre, quatre livres dont le dernier est ouvert à la première page sur laquelle on lit distinctement l’indication La Voyx publicque au Roy, et en-dessous, la date de 1630, probablement celle de l’œuvre elle-même. Certains ont cru reconnaître le titre d’un pamphlet attribué à François Dorival-Langlois, sieur de Fancan, l’un de ces nombreux libellistes qui gravitaient dans l’orbite de Richelieu. J’imagine mal un tout jeune homme s’intéresser à la politique du Royaume et prendre ainsi ouvertement, quoique discrètement, position en faveur de Richelieu. Cette dispute, quoique d’un médiocre apport à la délectation de l’œuvre, aura eu le mérite d’exhumer un écrit dont la férocité ne laisse pas de surprendre. Il surprit sans doute Richelieu lui-même qui fit jeter son auteur à la Bastille où il mourut.
La même franchise m’oblige à reconnaître que j’ai emprunté le nom du commanditaire du Bougeoir à un obscur marchand cirier du dix-septième siècle, Claude Trudon, dont la famille s’illustra dans la fabrication de bougies en cire d’abeille d’une blancheur parfaite. L’entreprise Cire Trudon existe toujours, digne héritière de la Manufacture royale des cires fondée à Anthony au siècle suivant et que rachetèrent ses héritiers. Les lieux sont aujourd’hui occupés par des moniales. C’est un juste retour des choses, l’Église ayant été une grande consommatrice de cierges de la manufacture royale ainsi qu’en témoigne la devise de l’établissement «Deo, regique laborant», Elles (les abeilles) travaillent pour Dieu et le Roi, gravée au fronton du bâtiment que j’ai aussi empruntée. Dieu reconnaîtra les siens.

Du même auteur :

Ripopée (2018)
Reliefs (2021)