Parution Mars 2018


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Adrien Le Bihan
Mon frère, Jack Kerouac


2018. 144 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.634.1

16,00 €

Le livre

«Je m’étais cru original. Je compris à San Francisco combien sommaire et timoré avait été mon football de table. Encore ignorais-je qu’à ce moment-là, Kerouac, alcoolique en sursis dans sa petite maison à l’autre bout des États-Unis, repoussant les toqués de clochards célestes et d’anges vagabonds, tapait encore sans témoins son carton personnel. Jusqu’à la fin, attendant la mort les cartes à la main, il pratiqua ce complexe jeu d’enfant. Sa vie durant (courte vie), il transporta partout ses fiches bariolées, répertoriant les prouesses, les fiascos, les classements provisoires ou définitifs de toutes ses équipes et de tous ses joueurs, comme pour obéir au poète Ramos Rosa : “T’entourer de noms et te perdre”.»

Un Breton de Marseille fait irruption dans la vie et dans l’œuvre de Jack Kerouac.
Adrien Le Bihan qui, enfant, pratiqua des jeux pareils à ceux de Jack, qui partage avec lui la folie des noms, court sur ses traces de sa ville natale à Baltimore et San Francisco, de New York à Tanger et Paris, interrogeant les livres qu’il a lus, les océans où il a navigué, les dictionnaires qu’il a explorés, le crime qui l’a marqué.
Interprétant avec lui les voix de la mer, il rapproche les branches de leurs arbres généalogiques, leurs fictions familiales et, résolvant quelques énigmes, s’émeut de découvrir en Jack Kerouac un héros plus fraternel qu’il n’osait l’espérer.


L’auteur

Adrien Le Bihan est né à Marseille peu après l’incendie des Nouvelles Galeries (le mistral soufflait fort). Il a exercé pour les services culturels français dans sept pays différents, de l’Inde à la Pologne, de Madagascar à l’Espagne. Féru d’investigation car avide de secrets, comme en témoignent ses textes dans la revue Sigila, il a publié une douzaine de livres dont L’Arbre colérique, Retour de Lémurie, Rue André Gide, Le Méninotaure, Je naviguerai vers l’autel de Joyce et, récemment, une biographie d’Isaac Babel (Perrin, 2015).



Extrait

Il rêvait de sa ville natale. Il en rêva éveillé, jusqu’à se persuader qu’il y était né deux fois. La seconde, un soir d’hiver, à six ans (commence-t-il à raconter à dix-neuf), lorsque rentrant à la maison avec sa luge, il fut frappé de stupeur par des voix, l’odeur de la neige, la buée s’exhalant de sa bouche et la tristesse qui planait tendrement au-dessus des maisons embrasées par le soleil couchant. Tendre soir triste : au palmarès de ses lectures d’adolescent, Scott Fitzgerald figurait en bonne place. Mais cette mise au monde fit long feu et son récit se morfondit dans les limbes. Que valait, aux yeux d’un Jack versatile (déjà il buvait beaucoup), une naissance non suivie d’un baptême et de tout ce que cette cérémonie implique ?
Lorsque en 1922, né du susnommé Léon Kerouac et de Gabrielle Levesque, tous deux québécois, celui que j’ai de bonnes raisons d’appeler mon frère fut baptisé Jean Louis à l’église catholique Saint Louis de France, le curé près des fonts baptismaux ne se doutait pas qu’en humectant d’eau bénite le front de l’enfant, il lavait du péché originel la boîte imaginative et têtue d’où allait jaillir, au fil des ans et des écrits, une avalanche de noms, vrais et faux.
Jean (Ti-Jean pour ses parents) s’américanisa vite en John, diminutif : Jack.
Son père lui expliqua qu’il était un Le Brice de Kerouac (ainsi l’avait-on enregistré à la mairie, où un de ses oncles n’aurait pas vu d’un mauvais œil qu’on écrivît Keroac’h) et que sa famille descendait d’un baron porteur de ce double nom, parti de Bretagne au dix-huitième siècle pour le Canada français. Au cinéma, le baron (Louis Jouvet) des Bas-Fonds de Jean Renoir aiguisa la saveur de ce titre nobiliaire.
Selon une autre version, son père et ses oncles lui répétaient, à l’en croire : «nous descendons de Celtes de Cornouailles venus d’Irlande aux temps jadis, bien avant Jésus et le calendrier romain; Kerouac’h est un vieux nom gaélique.» La famille aurait eu ce cri de guerre : «Cornouailles, cornouailles, d’Irlande et de Bretagne !»
Le nom à particule faisait entrevoir un domaine avec château, où armoricain rimait avec armoiries.
Jack s’abreuva sans cesse à cette fable mouvante. À dix-huit ans, il énumérait dans son Journal d’un égotiste : «Je suis amoureux. Je suis un écrivain. Je suis un cocktail de France, de Bretagne, de Canada et d’Amérique, avec un zeste d’Angleterre. Je suis breton, paraît-il, et mon nom est un nom breton peu répandu. J’aime mon nom, et j’aime mon père et ma mère…»
Au bas de lettres à Sebastian Sampas, son fraternel ami de Lowell, d’origine grecque, qui sera mortellement blessé à Anzio en 1944, il signe Jean Louis de Kerouac, puis Sa Seigneurie ou His Lordship Baron Jean Louis le Brice de Kerouac, Grand Duc de Bretagne, Marquis de Normandie, ou encore Jean Louis le Brise de Kerouac, Baron de Bretagne, retraité, et autres variations mirobolantes.

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