Parution Avril 2016


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Luc Dietrich
Le Bonheur des tristes


Roman
Coll. Corps neuf, 13
2016. 228 p. 12/18.
ISBN 978.2.86853.613.6

14,00 €

Le livre

«Je savais bien deux choses pour les avoir vues moi-même, je savais les fleurs et les étoiles. J’avais pris un pot de géranium et planté les fleurs dans la terre et les racines vers le haut. Mais lui s’était tordu la tête comme quelqu’un qui se bat et était remonté par-dessus ses racines.
«Les fleurs remontent vers les étoiles parce que les étoiles leur donnent à boire. On voit les étoiles dans les puits, mais au contraire les étoiles sont des puits et la pluie et la rosée tombent de là.»
Dans ce premier roman (1935) Luc Dietrich revit les vicissitudes de son enfance jusqu’à la mort de sa mère. Ses images dures, alliées à une sensibilité toute tendue vers le détachement, enthousiasmèrent la critique qui vit là davantage qu’un roman : une sorte de quête de soi, entre douleur et limpidité, la confession candide et cruelle d’un être qui n’a jamais guéri de son enfance — «une somme de pensée et de science enfantines», comme a pu dire Lanza del Vasto.


L’auteur


Luc Dietrich, est né en 1913 à Dijon. Orphelin de père à l’âge de six ans, il mena une vie itinérante avec sa mère qui, minée par la drogue, disparut à son tour en 1931. Il s’engagea alors dans une vie désarticulée, basculant d’amour en amour, passant sans transition ni scrupules de la pauvreté la plus sordide à la richesse frelatée des milieux de la drogue et de la prostitution. En 1930, il publie sous le nom de Luc Ergidé un premier recueil de poèmes, Huttes à la lisière. Mais c’est Lanza del Vasto, rencontré en 1932, qui lui révéla ses talents d’écrivain et le poussa dans la voie de la «connaissance». Ils écrivirent ensemble le Livre des rêves, proposé en 1934 à Grasset qui le refusera. Fortifié par cette expérience, Luc Dietrich commença la rédaction de son premier roman La Leçon de vie qu’il présentera avec l’approbation de Lanza del Vasto à Denoël. Le livre sera publié en 1935 rebaptisé Le Bonheur des tristes et amputé des quatre derniers chapitres. Parallèlement à l’écriture, Dietrich s’intéresse à la photographie et présente sa première exposition à Paris en 1937. Il est mort en 1944, laissant une œuvre brève, lumineuse et fulgurante comme son existence torturée de détresse et de désir.
Nos éditions ont publié, en 1998, un important Cahier Luc Dietrich comportant de nombreux textes critiques, des inédits, des photographies…


Extrait


Un dimanche, nous partîmes de la mairie, Philippe chargé des dernières boîtes d’ananas et d’un petit sac de haricots secs à consommer en cas de famine.
Nous n’étions que deux, mais notre départ fut grand.
Je partais le cœur gros. À ma mère, j’avais laissé une lettre où je lui parlais de ma forêt vierge, des merveilles de la vie d’aventures, lui promettant d’aller la voir dans un avenir prochain et peut-être de l’emmener avec moi.
À l’orée du bois, je donnai l’accolade à Philippe et lui dis : «Va.»
Quand le dos de mon dernier compagnon eut disparu derrière un champ de betteraves en même temps que le soleil à l’horizon, je regagnai ma hutte. L’arme au poing j’en fis le tour et puis je m’y terrai, tirant sur la porte la peau de panthère que j’avais tuée près des rochers d’Héliogabale. J’étais seul dans l’ombre avec mon réveil. Les secondes se pressaient, s’empêtraient dans leurs propres béquilles, se poussaient à qui passerait la première, tandis que les heures qu’on n’entend pas venir, se traînent et peut-être s’oublient.
J’entendis un craquement au dehors et je sortis, brandissant ma hache contre les fauves. Dehors, il y avait la nuit. Il y avait des bêtes qui sortaient de la terre. Il y avait des bêtes qui descendaient des arbres, il y avait des arbres, des arbres… Je rentrai me terrer, mais bientôt après, honteux de mon inaction, je fis une nouvelle sortie : il était temps, une rumeur arrivait des lointains, une armée ennemie approchait, des lueurs faisaient luire leurs armes. Des ordres retentirent, des cris, des rappels… Déjà je retirais mes flèches du crottin et je me préparais à abattre l’assaillant à coups de tétanos.
L’avant-garde sortit des broussailles : c’était Philippe et ma mère. Elle eut un petit sanglot en criant mon nom et me serra dans ses bras, mes armes tombèrent. En relevant la tête je vis surgir les autres à la clarté des lanternes qui nous regardaient avec malveillance. Et je vis Philippe, le parjure. Puis le père de Philippe qui sortit de la foule, renversa mon habitation d’un coup de pied et se tournant vers son fils, avec une taloche, se mit à crier : «Fripouille, apache, ah ! gibier de potence ! Les voilà donc mes ananas !» Et puis saisissant la panthère d’Héliogabale : «Et la couverture de mon lit !»
Rentré chez nous, ma mère me dit :
«Et tu m’aurais laissée comme cela ?
— Jamais… jamais plus je ne pourrai vous laisser.»



Paul Éluard :
«Le Bonheur des tristes et L’Apprentissage de la ville sont de grands livres par le ton, par l’ampleur des résonances et par la forme. Peu m’importe de savoir s’ils sont sincères, mais je peux jurer qu’ils sont vrais. Que Luc Dietrich s’invente ou se réinvente, qu’il s’imagine tel qu’il est ou tel qu’il n’est pas, qu’il s’instruise ou enseigne, peu m’importe ! Un certain ton de voix me rend crédule».Fusées, N° 4-5, 1942)

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Autres titres du même auteur :

Cahier Luc Dietrich (1998)
L’Apprentissage de la ville
En attendant Nadeau n° 13, juin 2016