Parution Octobre 2010


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Gérard Farasse
Collection particulière


Proses
2010. 168 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.545.6

17,00 €

Le livre

On ne trouvera pas exclusivement, dans cette Collection particulière, des cartes postales (grivoises, sentimentales ou publicitaires), des objets de piété, des œuvres de demi-fous, des chromo-lithographies ou des photos de famille. Parmi les bibelots sans valeur se glissent des rêves, des souvenirs, des mots rares, «lettres imaginaires», correspondances qui doivent apparemment davantage au hasard objectif qu’à la volonté du collectionneur, toutes sortes d’artifices par lesquels la «toute-puissance trompeuse de la littérature» fait surgir le plaisir de nommer, de décrire, celui d’échafauder des hypothèses, d’ébaucher des histoires, celui encore d’inventer des légendes. Ces délices, en fervent écho aux dévotions populaire et enfantine, ces joies communicatives composent une poétique de l’hétéroclite et font d’un bric-à-brac de curiosités une galerie de merveilles.



L’auteur

Gérard Farasse est né à Roubaix le 30 juillet 1945. Professeur de littérature à l’Université du Littoral-Côte d’Opale, il a animé pendant plusieurs années le laboratoire «Modalités du fictionnel» et co-dirigé la Revue des Sciences Humaines pour laquelle il a composé des numéros sur Philippe Jaccottet, Jean Follain, Gérard Macé. Connu pour ses travaux sur Francis Ponge (L’âne musicien, Gallimard, 1996), dont il a contribué à éditer les Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade, il est l’auteur de plusieurs essais littéraires parmi lesquels Amour de lecteur, Lettres de château (Presses du Septentrion, 2001 et 2008). Également écrivain, avec Exercices de rêverie (L’Improviste, 2004), puis Belles de Cadix et d’ailleurs (2004), Pour vos beaux yeux (2007) et Collection particulière (2010), «petites proses» parues au Temps qu’il fait, il signe aussi plusieurs textes pour des livres d’artistes : Rose Goret (Anakatabase, 2005), Fil d’horizon (La Canopée, 2009), Normales saisonnières (Le Rosier Grimpant, 2011).
Gérard Farasse s’est éteint le 28 septembre 2014, quelques heures après avoir pris connaissance des dernières épreuves de L’Égyptienne couchée. Il nous laisse une œuvre subtile et singulière, dont les notes — de tête, de cœur et de fond — sont celles d’un grand sillage.




Extrait

L’ouvreuse, adossée au mur, porte un uniforme presque militaire, qui hésite entre le vert et le bleu: veste strictement boutonnée qui comprime sa poitrine et pantalon s’évasant vers le bas, pris du regret de n’être pas jupe, que vient rehausser un galon rouge. Seule la peau rosie de son visage et de ses mains se montre, ainsi que celle que révèlent des souliers dégagés à hauts talons et à brides. Elle ne brandit pas un flambeau triomphant comme la statue de Bartholdi, dressée non loin, dans la rade de New York et qu’elle n’a jamais visitée. L’ouvreuse n’éclaire pas le monde, mais seulement les pieds des spectateurs à l’aide de sa torche : elle connaît toutes les marques de chaussures. Elle se contente d’incarner la mélancolie à l’état pur.
Sa main supporte sa tête penchée, son avant-bras droit prenant appui sur le gauche qu’elle a replié sous sa poitrine. Elle se tient là, immobile, les yeux fermés, au pied de l’amorce d’un escalier qui monte et qu’on entrevoit par l’embrasure d’un opulent rideau rouge. Le spectateur éventuel descend dans ce cinéma comme dans une cave, revient dans le ventre maternel, pour ainsi dire, et rencontre à l’entrée cette divinité des Enfers qui le guidera dans la pénombre jusqu’à son fauteuil avec ses yeux de nuit.
Pour le moment, cependant, et tout indique que rien ne devrait changer, la salle est quasi déserte, à l’exception de deux spectateurs, assis non loin l’un de l’autre, un homme et une femme chapeautée, qu’on n’aperçoit que de dos. Seule est visible une petite partie de l’écran en sorte qu’il est difficile d’identifier l’image que le peintre, Edward Hopper, a immobilisée, et comme gelée, un paysage de montagnes en hiver, peut-être.
Le tableau est composé à la manière d’un diptyque; à droite l’ouvreuse, dont les cheveux mi-longs, soyeux et dorés font songer aux contes de fées, baignant dans une belle lumière cramoisie, et cet escalier par où elle pourrait fuir, si elle éprouvait encore quelque désir, bien qu’elle soit épinglée sur le mur comme un splendide papillon d’exposition; à gauche, la salle de cinéma enténébrée aux deux spectateurs fascinés; et, au centre, cloisonnant ces deux espaces, la tranche d’un mur très épais étayée par une lourde colonne aux feuillages grecs avachis. Ce coup de hache coupe avec brutalité le tableau en deux.
«La très belle jeune femme perdue dans son rêve à l’écart de ce qui se déroule de grisant pour les autres, la lourde colonne mythique, les trois lampes de New York Movie apparaissent chargées d’une signification symbolique qui cherche une issue dans l’escalier à rideaux» : c’est ainsi qu’André Breton commente ce tableau qui l’a séduit à son arrivée à New York, tableau qui ne possède de surréaliste qu’une mystérieuse aura.
À vrai dire, ce charme, comme tout charme, reste une énigme. Les deux spectateurs sont captivés par le film alors que l’ouvreuse est absorbée en elle-même : ces personnes ne se sont pas rencontrées. Ont-elles même échangé un mot ? La sensation d’un vide désolé, celui d’un lieu où toute rencontre réelle est impossible, est certes susceptible d’exercer son emprise sur une âme mélancolique. Le tableau se présente aussi comme un paradoxe puisqu’il recommande de regarder en soi-même et de se détourner de toute image, y compris des toiles qui en contestent l’intérêt. Les plaisirs de la spéculation ne sont pas non plus dépourvus d’attrait.
Mais peut-être ce charme tient-il surtout à la séduction ambiguë qu’exerce l’ouvreuse, à la fois féminine et militaire, frêle et svelte guerrière à l’uniforme rappelant la guerre de Sécession — et elle fait, à l’évidence, sécession. Figure du passage, déesse lampadophore que couronne une applique à trois abat-jour de faux luxe, sa mission d’importance consiste à ouvrir sur un autre monde, mais elle a pris l’apparence d’un personnage subalterne que chacun dédaigne. Pourtant, grâce au peintre, il resplendit dans toute sa gloire intime et secrète.
L’opérateur reclus dans sa cabine de projection observe depuis longtemps ce beau papillon de nuit. Sa rayonnante tristesse le fascine. Quand, la séance terminée, toutes lumières allumées, il lui arrive de la croiser, sortant du vestiaire en petit tailleur rose et bibi de feutre vert, sur le point de remonter à la surface et de disparaître dans la foule animée, le charme se rompt. Le beau papillon s’est envolé ! Ne reste plus qu’une femme ordinaire dont tout le monde ignorera toujours qu’elle règne en déesse glorieuse sur l’empire des ténèbres.

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Autres titres du même auteur :

Belles de Cadix et d’ailleurs
Pour vos beaux yeux
L’Égyptienne couchée