Parution Mai 2026


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François Garcia
Chronique
des jours ardents


Roman

2026. 224 p. 15/22.
ISBN 978.2.86853.742.3

20,00 €

Le livre

Dans ce roman de formation aux accents autobiographiques, l’auteur évoque l’installation d’un jeune médecin dans une ville effervescente, Bordeaux, dont on pénètre avec lui les quartiers espagnols, populaires, les milieux étudiants, militants, les milieux politiques, qu’on suit aussi dans les Landes, autour de Latche dans les années précédant le 10 mai 1981.
Le bouillonnement urbain, l’ivresse de liberté que procurent les étendues océaniques exaltent la ferveur de la jeunesse dans un engagement critique.
Alternant des réflexions sur la pratique de la médecine, son évolution et l’observation sensible du monde du travail, notamment au sein du marché voisin, ce livre, porté par une langue orale empreinte de familiarité et de poésie, est un témoignage précieux sur l’état d’esprit, l’espoir de modernité et la volonté de changement qui animent cette époque.


L’auteur

François Garcia est né en 1951 à Bordeaux de parents français et de grands-parents paternels aragonais implantés à la fin du 19e siècle au cœur de la communauté espagnole du quartier populaire des Capucins, qui est le cadre de son premier roman, Jours de marché (éd. Liana Levi, 2005). C’est cette trame historique qui sous-tendra ses ouvrages suivants comme une matrice commune.
Il fait ses études à la faculté de Médecine à Bordeaux et se lance en même temps, en Espagne, dans des aventures tauromachiques picaresques sur fond de franquisme qu’il décrit dans Bleu ciel et or, cravate noire (éd. Verdier, 2009). Il a exercé la médecine pendant près de 40 ans. Chez Verdier, il a publié trois romans : Federico, Federico ! (2012), Le remplacement (2016), Bye bye, bird (2018).


Extrait

Trois ans qu’elle militait, Sylvie, j’étais venu l’attendre à la sortie du local, la rupture avec la famille, une bonne fois pour toutes, Paco ! et puis le PSU de Rocard, les forces dures, intransigeantes du socialisme devenues modernes et conciliantes, l’autogestion, elle avait rejoint son cousin, encore lui, dans l’aventure ou ce qui l’était pour elle, les rapprochements, les coups de barre d’un mouvement vers l’autre, comme elle les avait vécus, elle m’avait tout raconté à notre premier rendez-vous, un flot de confessions, de justifications, de liberté affichée, ne me regarde pas comme ça, Paco ! ne t’inquiète pas, ravi pour toi, Sylvie, aucun jugement de ma part, et de quel droit te jugerais-je ? elle attendait pour voir, c’est ce qu’elle m’a dit, ce que le Paco nouveau allait lui proposer en termes de machisme, nous étions tous deux d’humeur légère, dans tout Bordeaux, y a pas plus féministe que moi ! j’ai protesté.
Parce que son axe de travail au sein du Parti, c’était le féminisme, le mouvement, la littérature, la réflexion autour du sujet, elle n’en parlait pas beaucoup, Sylvie, mais s’en occupait activement, d’arrache-pied. Elle s’est redressée soudain, sale macho, où tu m’emmènes ce soir ?
Au cinéma ! j’ai lancé comme si c’était une trouvaille, tu te souviens, Paco, que nous y sommes allés hier ! oui, mais ce n’était pas le même film ! elle a ri, dans ce cas ! La veille, j’avais cédé, nous nous étions rendus dans un ciné de quartier, bonbons, esquimaux, ouvreuse et panier en osier, Padre Padrone des frères Taviani, Palme d’or tout de même, mon amie ne cessait de me le rappeler, Sylvie ! j’ai supplié, c’est un peu triste, non ? j’ai entendu des histoires à pleurer, des vraies, toute la journée ! Elle m’a dévisagé, inflexible, pourquoi résister ? j’étais vaincu d’avance, tu préfèrerais voir une bêtise ? on peut, tu sais, ça ne manque pas. Bon ! j’ai hissé le drapeau blanc, c’est où, ton film ? j’ai demandé désobligeant, ce n’est pas mon film, Paco, et c’est au Comedia, elle a dit.
La projection achevée, magnifique, j’ai concédé, le récit, l’enfance ! Sylvie a renchéri et le doux murmure de son analyse m’a bercé, elle éclairait, rebondissait, m’enrichissait déjà, je le savais.
Oui, mais ce soir, je voudrais sourire, elle était d’accord, mon amie, Annie Hall ! Woody Allen ! soit! comédie, de l’humour mais dramatique aussi, non ? ça m’allait, j’étais prêt à tout lui accorder. Chaque jour, nous allions, projet en projet, vers des moments nouveaux, une envie confuse de construire un avenir et à toute vitesse.
Ne sois pas si pressé ! elle modérait mon ardeur, Sylvie, l’engagement politique, les études, des sérieuses qui lui prenaient tout son temps, la géographie, sa passion, la beauté des cartes, les montagnes, rivières, paysages, populations du monde entier qui l’avaient fait rêver, c’était l’univers qu’il fallait embrasser, tu vois, Paco, même en me spécialisant, elle s’amusait, j’en ai pour une vie entière.
La 2 CV caracolait jusqu’au Comedia, elle donnait le sentiment de connaître le chemin par coeur, le front autogestionnaire, oui, mais le PSU en retrait pour ces législatives de 78, en retrait du grabuge, l’actuelle friction entre les cocos et le PS, elle m’expliquait, l’écologie, le féminisme en attendant, tu vois, on ne chôme pas !

Moi non plus je ne chômais pas, la journée à l’arsenal militaire, examens à gogo, garde à vous, Louspillet, au rapport, et, en soirée, sortie des bureaux, ateliers fermés, je courais dépanner des confrères, visites et consultations, de plus en plus souvent chez le docteur Dumarteau, le médecin de mes parents, afflux de malades à ces heures-là, je grappillais de quoi vivre, trois francs six sous, même si c’était interdit, pas règlementaire du tout, le cumul des fonctions. Louspillet, il nous avait bien dit, bien menacés, sa façon pateline, pas d’assistanat dans le privé, celui qui s’amuse à ça, c’est pas à moi qu’il aura à faire, moi, trop brave, je serais prêt à fermer les yeux, mais ceux de l’État-major, vous irez leur expliquer ! vous verrez comment ils plaisantent !
Tout en rangeant ses moulinets, en fabriquant ses mouches, sans lever le regard de sa besogne si minutieuse, notre médecin-chef diplômé médecin du travail, articulait pour nous un théâtre d’ombres punitives, de fantasmes inimaginables traversés de sanctions, déportations, exils, en Silésie ! commandos ! il marmonnait entre ses dents, la vie de château, du quatre étoiles je vais vous offrir, vous verrez ! il avait susurré notre chef en plissant les yeux, tout en malice, s’éloignant, et toc ! un noeud bien serré pour fixer les plombs sur le fil à pêche, le bouchon bien à l’endroit ! En attendant, pour commenter Annie Hall, nous nous étions réfugiés dans notre pizzeria préférée, Sylvie et moi, notre quatre étoiles habituel, tout à fait dans nos moyens, prix coûtant ou presque ! annonçait Gino, le patron. Au lieu de ça, Sylvie m’a décrit à l’envi les scélératesses de la politique, les frustrations, mais aussi les attentes, les enthousiasmes des militants, c’est Marchais, lui seul, qui a tout fait capoter l’automne dernier, il ne veut pas d’un PS gagnant, d’un Mitterrand devant lui ! ça l’indignait, mon amie.
Elle a soupiré à en éteindre la bougie qui coulait sur la nappe à carreaux, tu comprends, Paco, je devais avoir l’air distrait, ce que je te dis ? tu m’écoutes au moins ? mon amie s’est insurgée, je t’écoute, je t’écoute ! je l’ai rassurée, mes idées pourtant divaguaient du côté de l’Espagne et des toros, un chant flamenco, martinete, José Menese accompagné au martillo, me trottait dans la tête, mais aussi de mes embarras à l’armée qu’il fallait évaluer à l’aune des humeurs du docteur Louspillet, des initiatives liberticides qu’il nous mijotait.