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Joël Cornuault
L’école du Point-du-Jour
Récit
2026. 112 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.730.0
16,00 €
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Le livre
« Les horizons et les perspectives de Paris n’accordent pas à la vue de se perdre aussi loin que les vastitudes new-yorkaises ; cette remarque m’explique néanmoins le plaisir que je pris si tôt, aux temps nébuleux de la première enfance, au spectacle des rues. C’est bien cela : tout ce qui s’y trouvait, tout ce qui s’y voyait étaient des joujoux, n’en aurais-je pris possession qu’à distance et sous l’effet d’un désir miniaturisant ! Comment n’y ai-je pas pensé tout seul ? »
Le rêve éveillé et le désir rétrospectif, le besoin de ressusciter le passé aimantent les déambulations de Joël Cornuault sur les pas de Léon-Paul Fargue, Aragon, George du Maurier, Jacques Yonnet et surtout André Breton (entre autres nombreux guides). Ennemi résolu du sur-place, gourmand des «pouvoirs de suggestion» de la ville, ce piéton attentif ravive dans la promenade son refus du désenchantement comme il ranime, dans l’invocation de ses chers devanciers, son aspiration à la poésie et à l’amour dans lesquels sa confiance est intacte.
L’auteur
Né en 1950, Joël Cornuault, a longtemps été libraire.
Essayiste, poète et traducteur, il a consacré des essais à André Breton et Henri David Thoreau ainsi qu’au géographe Élisée Reclus.
Il a traduit le poète et essayiste Kenneth Rexroth (Les Poèmes d’amour de Marichiko, chez Eres, par exemple), le naturaliste John Burroughs (L’Art de voir les choses, Fédérop) et le paysagiste A. J. Downing (La Philosophie du goût champêtre, Premières Pierres), tous trois américains, et les pré-romantiques anglais William Gilpin et John Thelwall. A publié de nombreux articles, essais, poèmes, ou traductions dans des revues, notamment Plein Chant, Europe, Les Cahiers du Temps qu’il fait, Fario, Rehauts, L’Esprit des villes.
Extrait
Il est un portrait de Montmartre que j’aurais été incapable de dresser : celui qui apparaît dans les pages du Mauvais plaisant dans lesquelles le jeune Aragon s’est plu à décrire la prostitution locale des années 1920. Sans doute ces considérations érotico-géographiques étaient-elles en partie destinées à complaire à son mécène de l’époque, Jacques Doucet, qui, au dire d’Aragon, «exigeait une certaine quantité de papier noirci tous les mois» ce qui n’empêcha pas Aragon de se montrer un romancier intarissable une fois qu’il aura cessé de travailler à son service.
Des bars alentour de la rue Fontaine et de la rue Saint-Georges, sur le versant sud de Montmartre, les flâneurs que nous étions connaissaient bien entendu l’existence; les belles de nuit comme de jour juchées sur leurs hauts tabourets, quand les filles du dehors faisaient le planton; le tapin des travestis dans la brève rue André-Antoine, expressions de la vie à l’envers qui restaient à portée de nos promenades régulières. Ces boîtes interlopes du bas de la Butte, n’étaient pas très distantes des bordels sordides, des bordels à ouvriers, qui s’étendaient tout du long de Barbès à La Chapelle; en pointillé au-delà. Ni de tels autres «dans la rue je ne sais quoi», décrite «sanglante» par Aragon, dans le quartier réservé de la Goutte d’Or, possiblement.
Malgré cette familiarité, je n’aurais probablement pas été en mesure de repérer seul que les filles du quartier de l’Europe (près de la gare Saint-Lazare) tiennent «par leur physique et leurs mœurs» le milieu entre celles des pentes montmartroises et des Ternes. J’ai pourtant souvent traversé ces paysages attenants aux miens, croyant percevoir finement leurs inflexions en me rendant du plus pauvre Paris vers le plus bourgeois, et retour.
À ce que je sache, nul dans notre petit groupe, ou autour de lui, ne connut les heures qui font «frissonner de plaisir dans les lits» frissons achetés par les consommateurs de plaisir d’un côté, vendus par les prostituées de l’autre, s’entend. Non plus que les soirées qui les précèdent, passées dans des dancings et des salons, dont nous n’aurions osé pousser la porte et où, moins encore, il nous aurait été possible d’évoluer pour moi, par timidité d’abord; et parce que les consommations de tous ordres se facturaient d’un prix bien trop piquant pour nous permettre de goûter aux aventures ardentes qu’elles apportaient, semble-t-il, à leurs visiteurs. Sarane Alexandrian a relevé, tout au contraire, l’«aisance pour entrer dans une boîte de nuit» qui était celle d’Aragon.
Je pourrais admettre que «les rues restent un peu le vestibule des maisons», comme il est écrit dans Le Mauvais plaisant. Mais notre cartographie de la prostitution de Montmartre et de Pigalle demeurait toutefois bel et bien dressée du dehors, depuis les trottoirs que nous empruntions et depuis le pied des immeubles. Avec Jean, sur sa proposition, c’est d’ailleurs aux Halles (crainte d’être reconnus par quelqu’une de nos connaissances ?) que nous sommes allés quelquefois bigler les filles exposées dans les couloirs étroits et mal éclairés de leurs hôtels : sans jamais monter. Nous étions des clients des files plutôt que des filles, comme nombre d’amateurs alignés jusque sur la chaussée, longuement et gratuitement adonnés à ce voyeurisme. Celui-ci devait, à tout prendre, faire l’affaire des deux parties, les endroits les plus achalandés ne pouvant que prodiguer de meilleurs soins que leurs concurrents, incapables d’attirer vers leur commerce ne serait-ce que des curieux.
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