Parution Mai 2021


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Bernard Pingaud
C’est à dire


fragments

2018. 104 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.673.0

15,00 €

Le livre

«Ce dernier livre, je n’en ai encore qu’une idée confuse. Je le vois comme une sorte de roman où les personnages seraient remplacés par des questions, l’intrigue par des raisonnements, écrit un peu à la diable (tout juste «griffonné») et fertile en digressions ou détours.»
C’est ainsi que Bernard Pingaud envisage le texte auquel il allait travailler jusqu’au dernier jour de sa longue vie, interrogeant moins la mort à venir (dont on ne sait rien) que le parcours qui le conduisit du statut un peu méprisable de «griffonneur» à celui d’écrivain véritable. Doutant toujours d’avoir jamais touché au but — être l’auteur d’une seule phrase «exacte» —, souffrant encore de s’être consacré si longtemps à cette «tâche sans fin» à laquelle il ne pouvait néanmoins échapper : écrire.
«Ce livre testamentaire ouvert à tous les vents n’aura plus vraiment la forme d’un livre. Ce sera, tout au plus, je l’espère un plaisant fouillis. Mais ce fouillis, rien qu’à l’imaginer, me paraît beaucoup plus vrai et intéressant que tout ce que j’ai publié jusqu’ici.»



L’auteur

Bernard Pingaud, né à Paris en 1923, est mort dans le Gard le 25 février 2020. Il fut secrétaire des débats à l’Assemblée nationale jusqu’en 1974. Durant la guerre d’Algérie, il signe le manifeste des 121 (1960). Participe à la fondation de l’Union des écrivains (1968) et à celle de la Section socialiste des écrivains (1973). Anime le groupe de travail du Secrétariat à l’Action culturelle du Parti socialiste (1973-1979). Après 1981, il préside la commission chargée de proposer une nouvelle politique du livre et de la lecture et rédige le rapport final. Il a été également conseiller culturel auprès de l’ambassade de France au Caire (1983-1987) et président de la Maison des Écrivains à Paris. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans et essais parus chez Gallimard (La voix de son maître, 1973; Adieu Kafka, 1989), au Seuil (Bartoldi le comédien, 1996; Au nom du frère, 2002 et Vous, 2015), et au Temps qu’il fait (Piété filiale, 2018).



Extrait

1. Je suis vieux, très vieux, il n’y a pas plus vieux que moi. La plupart de mes amis ou anciens collègues sont morts. Quelques-uns doivent bien subsister encore; mais, comme je n’en ai aucune nouvelle, j’ignore où ils se trouvent. J’imagine qu’ils ont pris leur retraite en province, passant leurs journées, comme moi, à somnoler dans le jardin quand il fait beau ou devant le feu quand il gèle. Me souvenir d’eux, des bons ou des mauvais moments que nous avons connus ensemble, est une précieuse distraction pour moi qui n’en ai pas beaucoup. J’essaie de me rappeler leur habillement, le son de leur voix, leurs expressions favorites, et de quoi ils parlaient à nos rencontres. Quand j’y parviens, le souvenir, hélas, ne les rapproche pas de moi; au contraire, il les éloigne, comme si je ne les avais jamais connus. Je suppose que ça doit être la même chose pour tout le monde. On vivrait mieux si on ne se souvenait pas.


2. Pourtant, je n’ai pas de raison sérieuse de me plaindre. Quelques troubles d’équilibre m’ont fait prendre une canne. Je pourrais m’en passer, mais j’ai peur de tomber et de ne pas pouvoir me relever. La canne m’aide à combattre l’appréhension et aussi à imposer le respect. À part ça, je vais plutôt bien. Juste les petits soucis qui viennent avec l’âge : j’entends mal, même avec mes appareils, mon cœur est sous surveillance et ma prostate me joue des tours parfois humiliants. Rien d’alarmant. Le médecin (nous avons ici un excellent médecin, qui m’aime bien) raille mes inquiétudes. D’après lui, j’ai encore dix bonnes années devant moi. J’aimerais en être sûr. Mais, si c’est vrai, je me demande à quoi je vais pouvoir employer mon temps. J’ai raconté ma vie dans un gros livre de mémoires et publié quelque vingt-cinq volumes, livres, romans ou essais, où je pense avoir dit tout ce que je pouvais dire. Chaque fois qu’une phrase me vient à l’esprit, j’ai l’impression de l’avoir déjà écrite; et l’insuccès relatif de mes travaux ne m’encourage guère à tenter une nouvelle aventure. C’est donc sans le moindre entrain que j’ouvre ce cahier.