Parution Mars 2020


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Julie Nakache
Une nuit noire
et longue


Roman

2020. 136 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.666.2

16,00 €

Le livre

«Parce que je t’ai aimé, fidèlement servi pendant neuf années, j’ai été accusée de crimes, je suis passée devant le tribunal pour avoir rejeté les deux cents florins que tu me proposais en échange du deuil de l’amour. Deux cents florins pour faire mourir un mariage. Aurais-je dû me laisser flanquer à la porte sans mot dire ? Accepter cette modique somme et enfouir dans le secret de mon cœur les brûlures de nos nuits ? Je ferme les yeux, plonge dans un sommeil comateux, vide de rêves.»

Julie Nakache tire de l’ombre la destinée funeste d’une pauvre gouvernante, paysanne illettrée, qui fut la maîtresse de Rembrandt et la nourrice de son fils orphelin. La jeune Geertje Dircx, désirée puis chassée par le peintre — sans doute le plus grand artiste de son temps, qui se montra probablement, en cette circonstance, d’une «grande laideur morale» —, emprisonnée enfin dans des conditions inhumaines, nous apparaît sincère et fragile, mais elle échappe à la conscience moderne de l’auteur qui s’efforce de la faire revivre sans la trahir, sans non plus lui prêter des aspirations féministes anachroniques.
Et cette existence, détournée de sa trajectoire, «aussi fortuite qu’un coup de dés», permet à la jeune romancière d’interroger le sens de sa propre vie et de chercher, «dans le réel, un au-delà de la condition féminine».



L’auteur

Née à Évreux en 1981, Julie Nakache vit à Angoulême, où elle enseigne les Lettres. Elle est l’auteur de trois romans : Il neige un peu de lui sur le seuil où elle attend (2010), Portraits au visage manquant (2014), Le Reflet des méduses (2017) préalablement parus aux éditions d’écarts. Elle a aussi, en collaboration avec des illustratrices, réécrit pour la jeunesse deux récits traditionnels : Le joueur de flûte (2016) et Polyphonte (2018). Enfin, elle a publié des nouvelles en revues.



Extrait

Un peu courbé, peignant dans le demi-jour de l’atelier, avec tes huiles aux coloris limpides, tes brosses nettes et fines, ta main a renoncé à la prudence et mon cœur de paysanne, n’en déplaise aux notables, succombe à tes étreintes. Tu annonces ma chute comme je signe la tienne aux yeux du monde mais c’est avec délice que je plonge dans tes tourments. On me reproche ta ruine et tes échecs, quelle importance soudaine on accorde à la pauvre veuve d’Edam ! Et, idiote que je suis, je m’enorgueillis de cette irrévérence.
Lorsque je reviens du marché, souvent je m’arrête devant la façade de briques rouges. Les toitures d’ardoise, les hautes fenêtres, l’allure de grande bourgeoise de ton habitation me fascinent. Je pose le panier de légumes à mes pieds et contemple le dernier étage; celui vers lequel mon cœur se hisse toujours. Bientôt, je me sentirai chez moi dans la demeure de la Jodenbreestraat. Les livres, les tableaux, les statues, les curiosités du Nouveau Monde, la pluie qui tombe devant les fenêtres de l’atelier me seront tout aussi familiers que l’est ton odeur après l’amour.
Ces derniers temps, tu ne sors de ton antre que pour fureter autour des tavernes. Tu en reviens l’haleine avinée, le verbe haut et tu m’entraînes dans ta couche, sans ménager mon corps de paysanne trapu. Nos cris de jouissance eraient les gens de la maison et le dédain d’Antje grandit, jour après jour, contamine, semble-t-il, tout le quartier. Une veuve dans la couche d’un homme tel que toi, Rembrandt Van Rijn, voilà qui paraît inconcevable. Cornelia Jans, la femme du boucher a refusé de me servir. J’ai même cru qu’elle allait me cracher au visage. Les voisins évitent de me saluer lorsque le peintre s’absente. On me jette des regards suspicieux, on palabre sur mes désirs corrompus tandis que mon esprit rêve mariage et respectabilité. Du fond de ma cellule, je pleure en songeant à ma naïveté, à l’air fier que j’arborais devant leur mépris; une pauvre parvenue qui ne sait hélas où est sa vraie place; vieil Ours, tu es, pour jamais, ce faiseur de songes qui a tué mes rêves et, grelottante sur ma paillasse souillée — c’est là finalement ma place — je pense aux jours bénis de notre amour.

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