Parution Mars 2020


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Jean-Pierre Otte
Passions singulières


Proses

2020. 152 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.663.1

17,00 €

Le livre

De la même manière qu’autrefois il nous avait rapporté les noces d’écume des escargots ou l’étreinte tentaculaire de la seiche, Jean-Pierre Otte s’attache cette fois aux singularités des amours humaines.
D’une écriture allègre, il démêle le manège de la sylphide solaire et la stratégie de l’allumeuse, s’émeut d’un fétichiste en arrêt devant le tabernacle d’un porte-jarretelles et d’une culotte de dentelles, salue le retour en grâce de l’obsédé tripoteur et de l’onaniste radieux, et se montre partisan de l’adultère domestique, tout en nous invitant au passage à partager des galanteries étranges et des dégustations intimes. Et il y a aussi des yeux dans l’ombre et quelques claquements de fouet sur une croupe bellement rebondie...
Un jeu dangereux, compensé par des traits d’humour, la liberté sans morale d’un regard amusé, et un réel bonheur dans l’expression.



L’auteur

Jean-Pierre Otte est né dans les Ardennes belges en 1949. Avide de savoir, il étudie en auditeur libre la biologie, la physique, la philosophie et les mythologies du monde. Depuis 1984 il réside sur un causse du Lot, entouré d’animaux familiers. Épicurien, passionné par le vivant, il aime la marche et le vin. Vivant depuis ses débuts (1976) de sa plume et de sa voix, il est également chroniqueur dans les journaux, conteur à la radio et en spectacle, conférencier et peintre.
Jean-Pierre Otte est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages consacrés aux rites amoureux des animaux (L’amour en eaux dormantes, La Sexualité d’un plateau de fruits de mer…), sur les mythes cosmogoniques du monde (Les aubes enchantées, Les Naissances de la femme…) mais aussi de récits plus personnels ou intimes célébrant le «plaisir d’exister» (Le ravissement, Petite tribu de femmes, Un cercle de lecteurs autour d’une poêlée de châtaignes, Le labyrinthe des désirs retrouvés…). Ses livres sont principalement publiés aux éditions Robert Laffont, Seghers, Julliard…



Extrait


La sylphide solaire


Dans les derniers jours de juin, toujours à proximité des plages, la sylphide solaire, sa mue tout à fait achevée, émerge de la terre, où elle a mené une longue existence larvaire.
Son séjour souterrain ne s’est pas passé dans l’oisiveté ni l’immobilité d’une momie, bien au contraire. La sylphide s’est livrée à des activités sans nombre, avec une détermination nerveuse, sans que jamais l’accablement ni le doute ne paraissent l’entamer. Elle a creusé ses galeries, établi ses relations, fourni sa part de travail et perçu des appointements. Au gré des navettes et des rendez-vous, elle s’est forgé un lot de strictes habitudes, et son esprit s’est plié aux règles de sa destinée.
Ses loisirs furent consacrés à entretenir sa forme et accroître sa minceur. Avec beaucoup d’opiniâtreté, elle s’est préparée au jour où elle sortirait à la lumière sans être éblouie, comme si ses yeux s’étaient par avance accoutumés à l’existence solaire. Sa ligne minceur se veut un principe de qualité, voire un blason de liberté. Par un programme ascétique et austère, les sylphides s’efforcent sans répit à se rapprocher de la ligne, de l’allure, de la forme qui se profile. Il leur faut afficher, dans le monde consommant, des signes extérieurs de légèreté.
Le désir d’être indistinguée, modelée en silhouette idéale, tend à l’indifférenciation des sexes : c’est l’ère des filles graciles aux seins menus et aux hanches étroites de garçon. Le style ne doit jamais être ampoulé, mais équilibré, aérien, parfait : la seule profondeur réside dans l’apparence.
Afin d’assurer sa perfection dans la conformité, la sylphide n’a que le choix des moyens. Il ne lui faut cependant pas compter sur le hasard pour être au bon poids et corriger les imperfections qui la chagrinent ou la complexent. Elles se nourrissent, ainsi que j’ai pu l’observer, de menus diététiques avec une préférence marquée pour les flocons riches en lactose-protéines et les aliments à 0 % de matières grasses. Des sylphides plus expérimentées, qui ont renoncé à toute parution dans le monde pour se consacrer dans le souterrain à l’éducation de leurs jeunes protégées, recommandent en outre la gymnastique rythmique, les exercices aux barres parallèles, le vélo d’appartement, et l’emploi sans réserve de crèmes réductrices, d’antirides, de bains amincissants, sans oublier le frottement énergique au gant de crin et le port de la gaine élastique. Ces gaines entrent en action à chaque mouvement du corps; elles attaquent les épaisseurs subcutanées et favorisent leur dissociation. Mieux encore, elles traitent les points critiques de la silhouette, empêchent le laisser-aller, affinent et affermissent par un micro-massage permanent.
Lorsqu’elles sortent du sol, les sylphides entrent dans l’élément d’une gloire presque immédiate. Il leur faut seulement, de quelques contractions musculaires, se débarrasser de leur mue. Le geste est à la fois nonchalant et efficace. Quant à leurs mues, elles sont de qualité et de matières fort variables dans la gamme des serviettes de plage, le plus souvent peintes de motifs très colorés. Dans une suite d’attitudes athlétiques, le corps se laisse voir presque nu, et déjà bronzé. (J’ai omis de signaler qu’au hasard des galeries du monde souterrain, l’on rencontre des loges où les larves se font brunir sous des lampes à filament rougeâtre.)
Lorsqu’elles paraissent, je dois bien avouer que leur figure me déprime et inspire quelque chose d’assez désespérant. Leur cachexie osseuse, angulaire et ambiguë, agit sur les sens comme les figures elliptiques et fictives d’un cauchemar climatisé. Toutefois, je serais bien injuste de ne pas mentionner la fascination que l’espèce exerce sur la plupart de mes confrères anthropologistes, surtout quand ils ont pris de l’âge.

[…]

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