Parution Janvier 2019


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Anne Moreau
Une eau mêlée
de pigments colorés


Préface de Jean Planche
Photographies de Christian Mallier & Anne Moreau


2018. 216 p. 16,5/24.
ISBN 978.2.86853.649.5

29,00 €

Le livre et le film

Couché sur le papier et travaillé depuis plus de dix ans, ce texte rapporte, questionne, fouille un parcours d’artiste plasticienne tout occupée à mettre en rapport son sentiment de la vie avec son travail de création. Et comme son œuvre de peintre, c’est un récit où l’eau tient un très grand rôle puisqu’Anne Moreau a vécu et produit dans une île, puis sur un bateau (dont la cale fut son atelier), dans une maison d’écluse et, désormais, auprès des sources de la «discrète et facétieuse Charente» — tous lieux humides qui ont accordé à la Parisienne qu’elle est «d’être, de se lier à la peinture sans polariser sa vision». Car si l’eau est omniprésente (dans le savoureux vocabulaire de la batellerie, notamment), c’est la peinture qui tient ici le premier rôle : la peinture pensée, la peinture rêvée, la peinture pratiquée enfin qui donne à l’auteur des outils de compréhension du monde, autant que des choses de l’art.
Irrigué par la richesse des rapports humains (notamment ceux entretenus avec les mariniers) et par la «science savoureuse de la vie», ce récit, tranquillement, montre une voie. C’est le livre d’une vie. C’est la trajectoire d’une artiste depuis toujours à l’ouvrage, et qui cherche, «non pas la beauté, mais la profonde alliance».

L’auteur

Née à Paris en 1948, Anne Moreau étudia à l’École Supérieure des Arts Appliqués (publicité, photo), à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (art mural, peinture) et à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris (sculpture). Ses œuvres ont été présentées en France — notamment dans les Musées de Dieppe, Nemours, dans les CAC de Saint Brieuc, Mulhouse, Troyes, Belfort — et à l’étranger : Hollande, Suède, États-Unis, Italie, Portugal. Elle expose régulièrement depuis 1980 à la Galerie Sabine Puget (anciennement Galerie Jacob), à la galerie Pome Turbil, à la galerie Mirabilia, entre autres.
Extrait

De la création

Au milieu des eaux, loin d’une distraction pour oublier, absolu autant que relatif, le médium pictural sans début milieu ou fin, traverse corps et âme. Curieuse, délectable présence à l’événement, voluptueuse quiétude. La pesanteur du geste s’émancipe, libère le peintre, renverse le présupposé XIXe de l’artiste écorché vif, forgeant à l’infini la brutalité des nœuds qui le possèdent. «Là où coule le sang, il n’y a pas d’art», écrivait Delacroix. Mais face au vertige de l’existence, l’angoisse se plaît à dominer, s’incruste. La fuir peut être stimulé, soulagé par diverses substances ou croyances, toujours plus séduisantes que l’ennui, le rien.
Quand Jérôme Bosch s’attache aux Folies et misères du monde, ses carnavalesques sous-entendus possèdent l’antidote religieux d’un saint Jérôme ou saint Antoine.
Dans son dénuement des corps, Francis Bacon se reproche de trop peindre l’horreur, en appel à l’alcool. Deleuze écrit à son propos : «Tout homme qui souffre est de la viande.» Sa déprime sur toile dégueule son agonie, il est des suicides qui durent toute une vie. Par faveur pour le regardeur, son intellect sait mettre un intervalle, pondère d’aplats ses figures-chairs, les place à distance sous une vitre d’encadrement, dont la fonction première est de piéger notre reflet.
Dans ses souffrances infligées par un accident de la circulation, Frida Kahlo, portée sur une civière, n’a vu qu’une seule exposition de ses œuvres. Sans s’aliéner ou singer le mâle, il faut sans arrêt aux femmes outrepasser l’«ouvrage de dame», faire fi de notre corps invalidant, trahi chaque mois, pour se voir gagné par le retour d’âge.

Esprit n’a-t-il pas pour anagramme tripes ? Aux pulsions d’artistes, certains prêtent la violence d’un coït. Beaucoup de créateurs ont éprouvé d’effroyables souffrances. Callot, Goya, Otto Dix s’exorcisent en peignant les atrocités des guerres qu’ils ont endurées. Qu’une esthétique du laid contrebalance la mièvrerie du «Beau» choyé par la bourgeoisie, est dans l’ordre des choses. Pour autant, faut-il porter une croix pour s’incarner ? N’y a-t-il pas ambiguïté, provocation à verser dans l’exécration ? Munch peint Le cri, mais aussi La danse de la vie où il se représente. Dans d’autres traditions, la souffrance est appelée «germe de vie». Celle-ci permet de croiser, si ce n’est le bonheur, du moins un contentement dépassant l’élan émotionnel. Alechinsky refuse de mêler ses souvenirs de guerre au «plaisir de peindre» : «Trop d’artistes tirent gloire et profits de lointains massacres, y pataugent dans l’illusion d’être édifiants et innocents.» Dialogue intérieur complexe et fragile, où la mise à plat de la satisfaction de faire, ne peut sans cesse être l’apologie du dolorisme.
La force de Picasso nourri des dessins d’enfants, de ceux des primitifs, est de convier l’étonnement. Même dans les peuplades aux traditions séculaires étroites, voire rabâchées, l’étonnement, cette façon d’accorder sa présence, est gage de régénération. Ni crédulité, ni candeur mais richesse, le naïf étonnement intercepte l’exploration vibratoire. Chez Picasso, la jouissance des formes est liminaire. Quand par-delà lui-même, il allie celles-ci au fond : c’est génial. Lorsqu’elles restent en surface : c’est du Picasso. Son complice Matisse est dans la densité : «Je ne puis pas distinguer entre le sentiment que j’ai de la vie et la façon dont je le traduis.»

Ivoire Moby Dick, la toile attire et dévore, mais je ne suis pas le capitaine Achab, démon délétère, qui, dans sa volonté vengeresse de dominer la nature, terrorise son entourage. Pallier les fadeurs de la vie, est-ce se jeter dans des tensions violentes, peindre jusqu’à plus soif pour remplir, se remplir ? «La rivière qui se précipite ne coule pas», dit un aphorisme chinois. Sur un mode d’ajustement rapide et pénétrant, qui pourtant sait prendre son temps, intensité signifie concentration, immersion, absorption. Créer coule de source, dépasse nos traumatismes.
Peindre n’est pas une ambition, mais une nécessité inévitable, inexplicable : pourquoi faudrait-il refuser ce qui fait du bien ? Mozart cherche à l’infini la part joyeuse de lui-même, quant aux impressionnistes, ils célèbrent le présent d’un monde changeant, flottant. Peindre, peindre, ne pas enterrer l’instant, le vivre absolument, qui peut en faire le tour ? Mais déjà voir, sentir autrement.
Lieu de retrait approchant par ses replis, son silence, l’oratoire, l’atelier régénère le joyeux étonnement, cette belle présence au temps. Cheminement d’ermite sans objectif apparent, ne pas avoir de but est une richesse. L’eau, la toile, les pigments sont partenaires, mêlent l’intuition à la pensée. Pas de lutte mais de la résistance, pas de domination, maîtriser est insensé. Les sensations, les sentiments épars de l’acte créateur impliquent un tempérament, une maîtrise pour faire s’épanouir. À bien s’y prendre, le corps modère l’agitation cérébrale, cherche sans relâche l’équilibre vital, cette cohérence pour accueillir le tragique. Somme toute d’ordre méditatif, peindre se joue des tourments, et mes temps d’atelier gardent leurs secrets.

Retour sur soi pour aller vers les autres, entre solitude d’atelier et turbulences de vernissages, la complémentarité m’est indispensable. Faut-il alors s’inclure davantage dans les faux-semblants du sérail culturel ? N’ayant pas même de téléphone, ni l’âme d’une attachée de presse, libre du marché de l’art, de l’effet miroir où tout le monde fait pareil, je résume mon métier de peintre à l’opportunité d’heureuses rencontres.
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