Parution Octobre 2017


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Gaston Chaissac
Le laisser-aller
des éliminés


Lettres à l’Abbé Coutant, 1948-1950

Suivi de Comment j’ai connu Gaston Chaissac par Bernard Coutant

Préface de Laurent Danchin


2017. 160 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.629.7

18,00 €

Le livre

Gaston Chaissac, peintre d’une rare originalité, faisait œuvre d’art de toutes choses : pierres, souches d’arbres, outils hors d’usage et autres débris inutiles qu’il transfigurait à sa fantaisie. Avec le temps, il est devenu une sorte de notable de l’art brut, pour les critiques et les amateurs.
Découvert par Jean Paulhan et Raymond Queneau, il fut aussi un écrivain remarquable. Son œuvre littéraire, innombrable et facétieuse, est principalement constituée de sa correspondance : des milliers de lettres, envoyées chaque jour depuis son village vendéen à toutes sortes de correspondants, notoires ou inconnus, auxquels il relatait les «nouvelles locales choisies parmi les moins sensationnelles», ne leur épargnant pas les «idées contradictoires».
Ce volume groupe une quarantaine de ces lettres, adressées de 1948 à 1950 à l’abbé Coutant qui envisageait de devenir lui aussi artiste-peintre. Outre la savoureuse chronique villageoise, on y trouvera les surprenants avis du «marmiton de l’art brut» (comme il se nomme lui-même) sur la peinture et sur la religion.
Georges Monti (qui l’avait d’abord éditée chez Plein Chant en 1979) et Alexandre Donnat (le collectionneur fidèle à la mémoire de Bernard Coutant) ont eu à cœur de tirer de l’oubli cette correspondance, qui reparaît ici dans une édition considérablement enrichie.


L’auteur

Gaston Chaissac (1910-1964) ne connaîtra que très peu son père cordonnier, quittera l’école à treize ans, vivra à 21 ans la perte de sa mère comme un traumatisme et, après une installation manquée à Paris, contratera la tuberculose en 1937. À partir de 1942, il rencontre Albert Geizes et André Lhôte, Raymond Queneau et Jean Paulhan qui lui fera connaître Dubuffet. Il s’installe en 1948 avec sa femme institutrice en Vendée — où il est bien souvent pris pour un idiot. Les années de solitude qui suivent seront allégées par des rencontres et des publications (dans la NRF notamment). Son œuvre plastique commencera à susciter de l’intérêt à partir de 1962 et connaîtra une destinée posthume extraordinaire, jusqu’à aujourd’hui.


Extrait

Cher Ami, le vendéen n’étant ni pour les nouveautés ni pour les antiquités (mais bien plutôt pour ce qui est soldé) je ne puis mieux choisir «comme signe du ciel» que le fait que quelques vendéens se fassent frères convers dans un ordre aussi archaïque que celui des bénédictins mais j’aurais aussi bien pu choisir un ordre né de cette année. Et puis je pense qu’on doit tenter de disputer la jeunesse vendéenne aux maisons mères vendéennes.
Vous je ne vous considère plus comme vendéen puisque natif d’ailleurs mais je ne vous en verrais pas moins frère convers plutôt que curé et cela vous permettrait sans doute davantage à la cause de l’église terrestre de Rome (il me répugne de la désigner sous le nom de papisme et je trouve le terme catholique si prétentieux — autant que celui d’orthodoxe). A la condition d’être peintre bien sûr. Quoique curé est-il quelque chose de plus de tout repos que frère convers ? Mais même si vous êtes curé (comme prévu) en fin de compte je crois que vous pourriez pas mal pour la cause de l’art pour peu que vous vous en donniez la peine.
Merci de vos bons vœux de réussite pour cette exposition de noir et blanc à la roche sur yon mais vous savez je suis impuissant à me faire suivre, pour des choses de ce genre surtout. Mais ça ne fait rien et je tente tout de même car qui sait si «Vidée» ne sera pas ensuite reprise avec succès par d’autres. J’avais même tenté de construire un village pour artistes, dans lequel un logement était prévu même pour un violoneux. L’idée avait séduit le directeur de l’architecture d’aujourd’hui mais en homme d’expérience il n’en voyait guère possible la réalisation car qui m’aurait suivi. Mais Mme P., sa belle-mère n’en avait pas moins accepté d’être provisoirement la trésorière pour recevoir les fonds qui sollicités ne se sont jamais amenés. Et pourtant 2 tableaux de Picasso (le maître-queue du cubisme) auraient largement suffi.
Des villages pour artistes ça s’est bien déjà tenté mais toujours dans des endroits impossibles. Et d’ailleurs qu’importait que des artistes refusent mon village, il aurait servi à d’autres car les habitations manquent tant à la campagne. Et on aurait pu exiger encore l’obligation d’être artiste pour l’habiter afin de faire briller l’art brut d’un éclat particulier.
L’art brut, Dubuffet en est le maître-queue (alors que je n’en suis que le marmiton). Quelqu’un d’habile que ce Jean Dubuffet qui fut d’abord longtemps un académique. Mais il aime à la folie les airs de flûte arabe sur quelques rares notes et même sur une seule si bien que sans se préoccuper le moins du monde «que n’est pas bicot qui veut» il a laissé tomber l’académisme pour forniquer avec le bicotisme. Du talent il en a à revendre et il ne faut d’ailleurs pas en manquer pour se permettre de telles fantaisies. Le marmiton du cubisme c’est Otto Freundlich qui trouva la mort dans les bagnes nazis et a laissé beaucoup de regrets. Dubuffet est du Havre comme Raymond Quéneau.
Pour l’instant j’entreprends la tentative d’une création d’amicale réunissant des artistes n’intéressant pas les marchands de poulets et ne leur ayant jamais vendu d’œuvres. Le salon de cette amicale aurait lieu à l’oie (et il pourrait y en avoir ensuite la reconstitution à paris) et en serait radié tout artiste ayant enfin vendu à un marchand de poulets. Je tente aussi de provoquer un congrès de la peinture à St Christophe en brionnais car ça pourrait être bon à quelques pauvres diables d’artistes d’être connus des gros capitalistes de ce coin.
J’admire fort le maître-queue du cubisme d’avoir adhéré au p.c. Moi qui ne suis pas un saint, depuis mon échec en vendée comme cordonnier, la cause du peuple m’a beaucoup refroidi. Curieux tout de même de le voir avec la classe ouvrière dont il est la risée.
Je pense que Karl Marx aurait pu penser tout autrement s’il s’était seulement établi épicier.
Dans le milieu catholique observez-vous l’épiphanisme qui a à sa tête jusqu’à un vendéen (Michel Ragon, 12 rue des Saints pères 7e). Ma réponse sur l’épiphanisme (que vient de publier «Herbo latin» dans son numéro de décembre) ne devrait pas laisser indifférents les milieux catholiques.
Puisque la peinture ne vous fait pas oublier le séminaire vous devez vous réjouir du louable effort fait un peu partout dans l’enseignement libre sauf peut-être en vendée où il est pourtant peut-être mieux encouragé que partout ailleurs. Au train où il y va l’enseignement libre a de grandes chances d’être des plus brillants sous peu.
Pour moi, les abbayes devront accepter pas mal de bons à rien comme frères convers avant d’en voir arriver des bons à quelque chose mais ce n’est qu’à ce prix qu’elles puissent s’en procurer.

Amitiés, gaston chaissac.


vous pouvez (et devez je pense) de ma part entrer en relation avec Ragon qui collabore à arts.*

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