Parution Mars 2017


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François Lerbret
Le labyrinthe
et le rêve
Venise, Rome

Récit
2017. 96 p. 14/19.
ISBN 978.2.86853.623.5

13,00 €

Le livre

«Il ne s’agira pas ici de figer telle ou telle vision pittoresque par l’écriture ni même de proposer un itinéraire inédit à un éventuel voyageur, mais plutôt de suggérer ce que l’on a cru voir circuler dans une contemplation plus ou moins attentive. C’est ce résidu visuel qui fait de l’impression confuse une certitude poétique que le lecteur pourra peut-être glaner çà et là. Et puisque la culture classique (histoire, mythes, langues) tend à s’effilocher au point de devenir imprécise à beaucoup, puisque l’on voit à notre époque les explosifs ou l’abandon venir à bout de Palmyre, Hatra, Pompéi ou Leptis Magna, il m’a paru important de perpétuer d’une manière ou d’une autre la polysémie de lieux familiers dont la précarité m’était précieuse.»
Le désir de saisir une sensation poétique plutôt que de plagier la réalité, cette manière de confronter l’immuable et le renaissant en cherchant à vivre le déplacement comme une traversée du temps : voilà les qualités de ce livre bref qui n’est nullement une contribution à l’ordinaire littérature de voyage, mais la version personnelle d’un thème déjà beaucoup joué, une narration rêvée «contredisant la chronologie fougueuse du monde».



L’auteur

Né en 1984 à Tassin-la-Demi-Lune, François Lerbret est professeur de lettres classiques à Lyon. Il naît encore en décembre 1999 à Rome, ville qu’il ne cesse depuis de parcourir. Parallèlement à son activité d’enseignant, il est saxophoniste de jazz au sein de plusieurs formations. Le Labyrinthe et le rêve est son premier livre.


Extrait

L’usage que l’on fait à Venise des places dépend beaucoup du hasard de leur rencontre. Qu’elles soient désirées au fil d’une errance plus ou moins volontaire (mais souvent imposée par les circonvolutions de la ville, où la course est sans cesse réorientée par le surgissement d’une voie d’eau ou d’une impasse) ou s’offrant de manière inattendue au hasard d’un parcours réfléchi, elles sont toujours accueillies avec le ravissement de l’égaré pour qui l’ouverture d’un espace même quelconque est synonyme d’un répit admiratif après l’épreuve — ici jouissive et pittoresque — du confinement. Chacune d’entre elles est une station de plus qui attise la volupté de poursuivre une exploration que l’on imagine volontiers difficile mais sans danger, excepté le risque de préférer à l’oasis que l’on a quittée la séduction de la découverte imminente.

Coincé entre un rio étroit, une église et les façades blanches et roses de ses maisons, le petit campo San Barnaba est un carré que les passants traversent sans paraître le remarquer, attirés sans doute par le campo Santa Margherita tout proche, vaste triangle semé d’arbres, de bancs et de terrasses qui fait office de piazza Navone du Dorsoduro. Aussi cette petite place aménagée au xvie siècle est-elle un endroit propice à l’observation, sorte d’intime avant-poste à l’animation de sa voisine, d’autant plus appréciable qu’il n’en possède pas la carrure mondaine. Le campo rayonne d’une aura populaire depuis que Katharine Hepburn y fut filmée par David Lean et qu’Indiana Jones, poursuivi par les sicaires d’une société secrète, y émerge d’un égout au milieu de dîneurs effarouchés. La bouche d’égout n’existe plus — elle fut comblée après le tournage —, décor éphémère dans le grand théâtre immobile de Venise, réinventant la ville avant de lui laisser la si plaisante cicatrice de l’imaginaire. J’aime par-dessus tout cette place si favorable — me semble-t-il — à l’arrêt du temps, coupée du reste de la ville comme le sont ici mille lieux, visage parmi d’autres d’un même cœur de labyrinthe toujours renouvelé et que l’on n’attend pas.

*

Dans le sestiere de Castello coexistent, à quelques dizaines de mètres de distance, le campo Santa Maria Formosa et le campo San Zanipolo comme deux masques inversés. Si le premier est une charmante place, peinte par Canaletto en 1735, dont l’église repoussée dans un coin laisse à l’étendue tout son élan, l’autre, bien que vaste, n’offre que peu de perspective pour contempler sa gigantesque basilique médiévale. On se demande comment, sur un îlot meuble et argileux de lagune, peut tenir debout un bâtiment de cette ampleur. Entre le mince canal et la façade, il faut se résigner à l’angle et accepter que Venise éduque le regard à la limite en incluant le grandiose dans un mouchoir de poche, donnant d’elle-même l’image d’une cité où l’envol architectural est aussi puissant que constamment contenu.

Le campiello del Piovan (dont l’homonyme se trouve devant San Giacomo dall’Orio) a le charme des places villageoises du pays de Manosque. Quatre arbres poussent étrangement à travers son pavage démis çà et là par des touffes d’herbes qui se font plus abondantes au pied des façades silencieuses. Au fond d’un renfoncement, derrière le cube blanc d’un puits et le tronc d’un grand cyprès, s’ouvre la porte latérale de l’église San Giovanni in Bragora par laquelle la placette communique secrètement avec le campo Bandiera e Moro, invisible à deux pas. Antonio Vivaldi y fut baptisé le 6 mai 1678. On se sent dans ce recoin comme dans le cloître miniature de quelque monastère provençal, impression que renforcent les couleurs délavées des murs — ocre, blanc, rouge, rosâtre, brun, gris, parme — sorte de kaléidoscope enveloppant qui occulte le bruit continu de la toute proche riva degli Schiavoni où s’étirent les foules débarquées des vaporetti. Trois puits en pierre d’Istrie jalonnent la place en sentinelles. Lorsqu’on occupe un banc de la placette, deux seulement sont visibles et cette disposition me rappelle les pierres du jardin du Ryoan-ji observées à Kyoto dont le nombre en cache toujours une, quel que soit l’angle de vue adopté. Il est incroyable de songer que le jardin bouddhiste et le campiello furent bâtis au même moment vers la fin du xve siècle, chacun inconscient de l’autre mais dans lesquels la quiétude s’est préservée en récompense d’une quête tout autant géographique qu’intérieure.

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