Parution Novembre 2015


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Jacques Chauviré
Élisa


Récit
Coll. Corps neuf, 12
2015. 72 p. 12/18.
ISBN 978.2.86853.611.2

8,00 €

Le livre

«Il y avait toujours beaucoup de femmes autour de moi à la maison : maman, grand-mère, Marguerite, une cousine âgée de mes grands-parents, surnommée “la Coucou”. Toutes, sauf grand-mère, m’étaient favorables. Et maintenant, en plus, il y avait Élisa que je ne quittais guère.
Elle eut, un soir, comme je montais me coucher, la faiblesse de m’embrasser. Je ne fus qu’à peine étonné. Dans les jours qui suivirent il m’arriva d’aller quêter auprès d’elle mon baiser du soir. Au fil des jours cela me devint nécessaire. J’étais, me semblait-il, mieux qu’un compagnon.


L’auteur


Jacques Chauviré est né en 1915 près de Lyon où il a fait ses études. Il a été médecin généraliste pendant quarante ans à Neuville-sur-Saône où il est mort en 2005. En littérature, il fut l’ami de Jean Reverzy (qui avait été son condisciple), de Claude Roy et d’Albert Camus (qui fit publier en 1958 son premier livre, Partage de la soif — réédité en 2000 par Le Dilettante. Auteur de quatre autres romans publiés initialement par Gallimard : Les passants (réédité en 2001 par Le Dilettante), La confession d’hiver (réédité par Le temps qu’il fait en 2007), Passage des émigrants (réédité en 2003 par Le Dilettante), Les mouettes sur la Saône (réédité en 2004 par Le temps qu’il fait), et de deux recueils de nouvelles : Rurales (avec des illustrations de Jacques Truphémus, Maison du Livre de Pérouges, 1983) et Fins de journées (Le Dilettante, 1990). Ses autres livres (Élisa, 2003, Journal d’un médecin de campagne, 2004, Massacre en septembre, 2006, ainsi que Fils et mère, 2014), publiés par nos éditions, étaient inédits.



Extrait


Après nos entretiens du matin, maman et moi entrions dans le quotidien. Elle s’y montrait tendre et protectrice. Dès qu’elle s’éloignait je m’inquiétais.
— Maman où es-tu ? m’écriais-je.
— Je suis là dans ma chambre.
J’allais la rejoindre et je la trouvais se poudrant le visage devant l’armoire à glace.
Elle s’étonnait cependant de la fréquence de mes séjours à la cuisine.
— Je me demande pourquoi tu te complais auprès de ces deux filles. Tu as tout de même quelques jouets pour t’occuper.
— Peu de chose, répondais-je.
— Il est vrai que les jouets sont chers. Je vois bien qu’ils ne t’intéressent pas. Tu aimes à traînasser à la cuisine, à observer les uns et les autres. Surtout depuis l’arrivée d’Élisa. Voilà qui agace ta grand-mère.

La sobriété de la blouse d’Élisa, sa façon de la porter avec un maintien et une élégance que lui offrait la fin de son adolescence, m’attiraient de plus en plus auprès d’elle. Elle paraissait accepter l’insistance de ma présence mais je ne suis pas sûr qu’elle fût consciente de ma dilection.
Lorsque, un soir, elle revint de son congé hebdomadaire, je lui montrai mon mécon-tentement : pourquoi était-elle partie sans m’avertir ?
— Je te ferai des gaufres, me dit-elle en pensant m’apaiser.
Je lui reprochai de m’avoir abandonné.
— Je veux que tu me dises où tu es allée.
— Où veux-tu que j’aille sinon chez mes parents ?
— Je ne veux pas que tu partes. Tu me manques !
— Voyez-moi ça. Mais c’est presque une déclaration d’amour. Serais-tu jaloux par hasard ? Je peux être pour toi comme une grande sœur ou une cousine qui serait aussi un peu ta mère mais rien d’autre.
Elle m’attira à elle et me prit dans ses bras. J’étais ravi. C’était la première fois. Je découvris combien elle était sèche, osseuse mais aussi -combien ses seins étaient ronds et fermes.
— L’un des prochains jeudis, me dit-elle, je t’emmènerai chez mes parents et nous passerons l’après-midi ensemble.
— Quand ton grand-père est allé déclarer ta naissance à la mairie, me disait maman, tu as été inscrit avec le prénom que ton père et moi avions choisi pour toi : Jacques. Pour te baptiser nous avons attendu longtemps en espérant que ton père aurait une permission pour assister à ce sacrement et participer à cette fête. Puis ton père est mort. Alors j’ai décidé que tu ne t’appellerais plus Jacques mais Ivan, comme lui. C’est pourquoi à la paroisse tu as été baptisé sous le prénom d’Ivan.
— Je sais. Tu me l’as déjà dit.
— Pas de façon aussi explicite. Il faut bien que tu saches. Tu me rappelles à chaque instant la mémoire de ton père et parfois sa présence. Plus tard, par familiarité et peut-être par bêtise, pour affirmer que tu étais encore un enfant, Ivan est devenu Vanvan. Maintenant tout le monde t’appelle comme ça.
Dans le moment, je ne voyais pas d’inconvénient à ce que l’on ait changé mon prénom. C’était l’affaire de grandes personnes. Vanvan, c’était bon enfant et facile à retenir.



Dans la presse, lors de la première parution en 2003 :

Ce bref récit doit sa pureté et sa juvénilité à ce petit miracle littéraire : des sentiments limpides chuchotés à l’oreille du lecteur dans une prose d’avant la rhétorique. Si Élisa était une musique, ce serait une sonate de Mozart. (Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur)

… ce petit livre aussi beau, charnel et douloureux qu’un grand livre d’amour. (Bernard Pivot, Le journal du dimanche)

Je voudrais dire que les dernières pages de ce précieux récit, magnifiquement édité, ces dernières pages donc, que je lis et relis depuis des mois, sont les joyaux d’un petit monde en soi, innervé d’émotion, vibrant de larmes sereines et douces, et de justesse. (Philippe Claudel, Psychologies magazine)

Oui, les femmes, avec leurs âmes, avec leurs visages. Avec leurs senteurs de lait où se niche l’éternelle source du monde. Jacques Chauviré n’a pas oublié cette douceur qui reste aujourd’hui, «entre mémoire et imaginaire», sa consolation. Et la nôtre. (Didier Pobel, Le Dauphiné libéré)

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