Parution Novembre 2015


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Philippe Jaccottet
Tout n’est pas dit


Billets pour La Béroche, 1956-1964
Coll. Corps neuf, 11
2015. 144 p. 12/18.
ISBN 978.2.86853.610.5

10,00 €

Le livre

«Les plus doux aspects du monde, pour ne pas parler des hommes, plus fuyants encore, les plus apaisantes contrées, les lieux les plus discrets, les plus pauvres en “événements”, il suffit de peu de chose pour qu’on en découvre soudain la perpétuelle étrangeté, pour qu’on comprenne qu’une richesse en découle comme d’une intarissable source.»
C’est la modeste leçon que l’on tire de la lecture de ces billets que Philippe Jaccottet donna de 1956 à 1964 à un petit journal suisse — où il évoque avec chaleur des livres, des paysages, des personnages et même des problèmes d’actualité.
Modeste mais forte leçon : on sort de ces pages plein d’appétit pour le monde «qui n’a jamais cessé d’être étrange, lointain, désirable», et bien persuadé que tout n’est pas dit.



L’auteur


Philippe Jaccottet, né en 1925 en Suisse, a été initié très jeune à la poésie par Gustave Roud (1897-1976), son voisin et ami qui lui fera découvrir Novalis et Hölderlin. À 21 ans, il traduit Rilke qui aura une profonde influence sur les poèmes recueillis dans ce qu’il considère comme son premier livre, L’effraie, publié par Jean Paulhan en 1953. Vivant à Paris, de 1946 à 1952, il s’y lia d’amitié avec des poètes de sa génération comme Yves Bonnefoy, Jacques Dupin, André du Bouchet, Francis Ponge ainsi qu’avec Pierre Leyris, André Dhôtel et Henri Thomas. Il s’établit en 1953 à Grignan, dans la Drôme provençale, où il vit encore aujourd’hui. On lui doit avec ses nombreux poèmes, et ses importants travaux critiques, des traductions essentielles (Homère, Gongora, Hölderlin, Mann, Hölderlin, Leopardi, Ungaretti, Mandelstam). C’est également lui qui a rendu accessible au lecteur français la quasi-totalité de l’œuvre de Robert Musil. Il est, après Saint-John Perse et René Char, le troisième poète à être entré vivant dans la Bibliothèque de la Pléiade — dont les textes de Tout n’est pas dit sont cependant demeurés absents.



Extrait


Note d’août 2015

Dès lors que Georges Monti a eu la généreuse idée de reprendre ce petit livre dans sa collection de poche, et l’ayant relu, j’aurais pu être tenté d’en masquer quelques faiblesses de style dues à sa modeste origine; mais ç’aurait été, me semble-t-il, une assez vaine tricherie.
Sur le fond, j’y ai bien pu relever aussi quelques marques de légèreté. Un seul exemple : si, aujourd’hui, je voulais défendre l’œuvre de Marcel Arland, si injustement négligée, je ne me croirais pas obligé pour autant de faire d’écrivains plus illustres de simples porteurs de messages, politiques ou moraux. Mais, là encore, pourquoi voudrais-je corriger, avec le recul, quelques simplifications qui ne trahissent, au fond, qu’un esprit encore presque juvénile ?
En revanche, ce qui m’apparaît aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, comme la source et le fond même de la plupart de ces pages, sans que j’en aie eu d’abord conscience : une défense obstinée du pouvoir de la poésie (qui, d’ailleurs, n’a jamais cessé de m’inspirer dans tout mon travail); cela, je m’en réjouis sans réserves, et j’en tire même quelque fierté. Quand bien même le grand âge, auquel je n’aurais guère souhaité parvenir, me fait apparaître ce pouvoir si précieux de plus en plus frêle, de plus en plus incertain sinon douteux, il est bon que j’en aie si longtemps reccueilli partout les traces; partout, c’est-à-dire aussi bien en dehors de toute littérature.

Ph. J.


Le réfugié

Il y a des gens pour penser que vivre à la campagne, c’est se retirer des affaires de ce monde et se mettre à l’abri de la douleur derrière un rideau de feuilles. Pour moi, je vois bien qu’il suffirait de relater, sans y ajouter quoi que ce soit d’imaginaire, la vie de tel ou tel habitant de cette bourgade qui n’est paisible qu’en apparence, pour mettre à jour de sombres filons de tristesse, d’amertume, de souci, pour se heurter aussi à d’étranges énigmes. Sans doute même faudrait-il être un romancier exceptionnel pour comprendre et faire apparaître le sens de ces vies obscures, posséder l’art unique d’un Tchékhov pour en faire deviner la profondeur à travers la grisaille dont elles sont enveloppées.
Je pense aujourd’hui simplement à ces quelques dates qu’un réfugié serbe m’a confiées en guise de «curriculum vitae» pour que je les joigne à quelque demande officielle. Elles disaient qu’il était né voici plus de septante ans à Belgrade, qu’il avait fait des études de droit, qu’il avait été greffier puis avocat d’État dans cette ville dont le Petit Larousse de 1913 m’apprend qu’elle était alors la capitale du royaume de Serbie, et qu’elle comptait environ cent mille âmes. Ces dates disaient aussi qu’il avait été prisonnier au début de la dernière guerre en Italie; je savais que là-bas il était parvenu à s’évader, qu’un religieux français l’avait recueilli puis dirigé sur notre bourg, ayant trouvé là pour lui un très modeste emploi dans une maison de commerce. C’est ainsi que je pouvais le voir maintenant sortir du bureau tous les jours à six heures, légèrement courbé en avant et toujours d’allure furtive, presque coupable, aller boire un verre de rouge au café, faire ses courses puis rejoindre son petit appartement pour y préparer le repas du soir en écoutant la radio. Absolument seul et sans patrie dans un lieu qui ne peut avoir d’attrai que pour ceux qui y sont nés ou qui l’ont choisi par goût; trop âgé pour espérer un changement (sinon grâce à la Loterie nationale dont il est un «client» régulier), comme pour occuper utilement ses loisirs. Sa famille vit encore à Belgrade (assez normalement semble-t-il); sa femme est venue un été, une autre fois sa fille et sa belle-sœur, mais il semble que sa longue solitude, aggravée par le manque d’argent, l’ait rendu maniaque au point de supporter difficilement, à la longue, une compagnie dont il rêve pourtant le reste de l’année. On ne sait. La Yougoslavie d’aujourd’hui est-elle vraiment sous un régime si féroce qu’il ne puisse envisager d’y retourner, a-t-il un passé politique trop lourd ? Quand il évoque «son» roi Alexandre (celui qui fut assassiné à Marseille, si je ne me trompe, avec Barthou), il met tant de passion dans ses paroles qu’on peut l’imaginer avant tout si attaché au passé qu’il se refuse à entériner aucun changement, et à parler de la Yougoslavie quand il n’a jamais aimé et connu que la Serbie… Une sorte de rêve, touchant, un peu absurde, qui lui ferait préférer à sa famille, à la capitale, à son pays transformé, l’interminable ennui de ces journées en exil.
Il est encore très vigoureux pour son âge, mais une malformation probablement congénitale fait qu’il n’a que trois doigts à chaque main. C’est avec ces espèces de crochets qu’il tient le journal soulevé un peu au-dessus de la table couverte encore d’éplu-chures et de taches de graisse, le soir (on le voit à travers le treillis à mouches quand on passe dans la rue), et il le lit d’un bout à l’autre, y découpant des offres d’emploi, de petites anecdotes ou de faibles plaisanteries qu’il conserve précieusement au fond d’un placard, on ne sait pour quel archiviste de l’avenir qui s’étonnerait sans doute de voir la vie d’un homme ne pas laisser davantage après elle que ces quelques coupures de presse, ces taches et deux ou trois photographies écornées. C’est ainsi que les grands mouvements de l’Histoire bousculent les hommes, des hommes à peine moins dociles, à peine plus lourds à déplacer que ces morceaux de papier.

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