Parution Avril 2015


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Fred Deux
(Jean Douassot)
La perruque


Coll. Corps neuf, 10
2015. 416 p. 12/18.
ISBN 978.2.86853.607.5

18,00 €

Le livre

L’auteur de La Gana renoue ici avec son personnage au point où il l’avait laissé à la fin de son premier roman. Il sort de l’enfance, on l’envoie à l’usine, il nous raconte sa fuite effarante devant les Allemands, ces «coupeurs de paluches», sur les routes de juin 40.
Nous retrouvons dans La perruque la cave des gardiens d’immeuble misérables et sa plaque d’égout, les rats, l’escalier malodorant, le terrain vague voisin, le quartier sordide avec ses putes, ses cloches, ses gamins fiévreux, ses ivrognes. Et toujours la même constellation familiale autour de l’enfant qui monte en graine, maigre, tendre et méchant, fou du besoin d’autre chose, et le cherchant avec acharnement dans le sexe, dans le vin et le vol, dans l’ordure et l’imprécation, dans d’impossibles rêves de fuite… Comme tous les «hommes de la famille», dont il se sent secrètement solidaire, l’adolescent se trouve coincé jusqu’à l’asphyxie dans l’univers des pauvres.
Dans cet effrayant récit d’un apprentissage au cœur d’un univers clos sans espoir, l’auteur avance avec sa musique à lui, boiteuse, sauvage, aride. Il va au-devant de l’horreur comme pour l’exorciser par son excès même, comme si écrire restait encore le seul moyen peut-être de «changer la vie».



L’auteur


Fred Deux est né en 1924, et a vécu les trente dernières années de sa vie dans une petite ville du Berry où il est mort le 9 septembre 2015. Dans la solitude de l’atelier et dans un temps non linéaire, se consacrant tout ensemble au dessin, à l’écriture et à la parole (enregistrée sur magnétophone), il a construit — par ces trois moyens inséparables — une œuvre entièrement vouée à l’introspection, par nature éloignée des courants esthétiques de l’époque. Le cycle autobiographique publié sous le pseudonyme de Jean Douassot — La Gana (1958), Sens inverse (1963), La Perruque (1969), publiés par Maurice Nadeau, et Nœud coulant (1971), publié par Éric Losfeld — lui a conquis un cercle de lecteurs fervents. De Gris (1978) à Entrée de secours (Le temps qu’il fait, 2007), il poursuivit ensuite sous son nom, comme dans son œuvre graphique, la publication de livres où, dépassant «l’autobiographie lardée de rêves», il nous montre des voies possibles pour conjurer la réalité et sortir de soi-même.



Extrait


J’avais quitté de bonne heure la maison de mes parents. Mon tour était venu de jouer, et pour être bien équipé, j’avais une paire de bleus de travail neufs, une musette sur l’épaule et le train à prendre.
Nous avions déniché un emploi.
Ma mère s’était levée en râlant et, pour ne pas changer, le vieux avait rappliqué avec la même chanson aux lèvres. On était satisfait de me voir foutre le camp et, au fond de moi, il y avait aussi une faible satisfaction. Très faible, et faite surtout de peur. Mélange d’envie de quitter la maison pour une journée et espoir de fuir pour la vie. Ma mère passa la première son nez dans la fente du rideau qui séparait en deux la pièce que nous habitions. Je couchais avec ma grand-mère à moins d’un mètre de moi, et mes vieux étaient concierges de la boîte.
— Tu es réveillé ?
— Bien sûr.
— Alors, je crois que tu devrais te lever, mon fils.
— D’accord.
Je m’étais levé, étiré, et j’avais bâillé.
Ce qui était écrit arrivait : il fallait se décider à aller au boulot comme tout le monde, comme le père qui râlait, la mère qui soufflait, la grand-mère qui chialait. Nous menions une vie de cons, faite d’emmerdements, mais surtout de disputes, de cris, de quantités de salades, et de mésentente complète.
Le café chauffait et, pour la première fois, j’allais avoir ma musette sur l’épaule. Ma première musette ! Quel événement bizarre.
— Bois une goutte de jus, fils.
— Oui.
— Et dis-moi, tu es courageux ?
— Bien sûr.
— Dis-moi aussi que tu es content.
— Bien sûr.
— Toujours bien sûr. Pourquoi ne pas dire franchement que tu n’es pas content.
— Je le suis.
J’ai avalé ma tasse de café. Avec un paquet de cigarettes dans ma poche, je vais pouvoir fumer tout au long de cette journée. Je vais aussi pouvoir connaître les joies de la gamelle, de la chopine de pinard et des rencontres avec les hommes. Ma vie va radicalement changer. La grand-mère est debout depuis déjà pas mal de temps. Elle est à jamais aveugle. À jamais emmerdée. Elle s’est penchée vers moi en sortant du lit et elle a soupiré devant mes yeux ouverts qu’elle a crus fermés.
Elle a filé dans le couloir de la cave, est allée chercher son balai et a sorti à tâtons les poubelles. Elle est trop âgée maintenant pour être acceptée dans les lavoirs. Sa vie, elle l’a passée dans la flotte, une brosse entre les mains, et une barre de savon sur la planche, tout le corps penché sur un bac d’eau claire. Lentement, on lui a refilé les plus dures saloperies à dégrossir et, à la fin, on lui a fait comprendre qu’elle était totalement inutile. Elle est arrivée un soir en chialant, elle a lâché son gros cul sur une chaise et toutes les larmes qu’elle tenait en réserve, elle les a laissées sortir et glisser dans la cave.
— M’ont foutue à la porte, ces salauds !
La grand-mère doit en ce moment balayer le trottoir. Elle avance à petits pas dans une direction, et comme une machine bien réglée, elle pousse les poussières sur le bitume. Arrivée au tuyau d’écoulement qu’elle tâte le long du mur, elle s’arrête. Elle sait qu’elle a fait toute la façade. Normalement, elle reviendra ici avant que je ne quitte les lieux.
— Lave-toi bien, reste propre, et surtout écoute bien ce qu’on te dira de faire. Sois prudent…
Ma mère tourne autour de moi, parle, s’agite, m’encourage sans doute. Elle croit que je suis d’attaque, et elle sait que je ne suis pas tellement joyeux. Résultat — doit-elle penser — des années passées ici, avec les engueulades, les «scènes» comme elle les nomme, qui me firent goûter, avant le grand bain, à l’eau boueuse qu’eux tous ont connue.
— Et surtout, réfléchis !
Parle toujours, tu m’intéresses, me dis-je. J’y suis bel et bien et je me fous de toutes vos recommandations. Si seulement je pouvais me faire un pote. Mais pareille chance ne se trouve pas dans le travail. Un pote qui râlerait, ça doit se débiner du chantier…
— Bois encore une goutte de café, et embrasse-moi.
Je regarde ma vieille. Elle est pas jolie à voir. Je dois être à peu près taillé sur le même gabarit. Elle clignote des yeux. Elle était justement en train de se coiffer en s’agitant autour de moi. Ses tifs sont restés sur ses épaules, tifs longs et teints. Couleur passée et rouge, avec dans la figure deux grands yeux dévorés de questions. Je devrais lui dire que je suis le plus heureux, le plus joyeux, le plus gaillard de tout le coin. Je devrais partir en sifflotant comme le vieux lorsqu’il est de bon poil et qu’il sort une rengaine en tapant sur les miches de sa femme.

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Entrée de secours
La Gana