Parution Octobre 2009


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Martine Sonnet
Atelier 62


Récit
2009. Collection Corps neuf
200 p. 12/18.
ISBN 978.2.86853.536.8

12,00 €

Le livre

Mariant la sensibilité la plus fine aux traces documentaires les plus brutes, Martine Sonnet croise mémoire collective et souvenirs familiaux dans un hommage à toute une génération d’ouvriers, celle de son père, artisan campagnard précipité dans la classe ouvrière par son embauche chez Renault à Billancourt dans les années 1950. Aux forges, atelier 62, réputé le plus dur de la Régie, le charron-forgeron-tonnelier normand asservit sa carrure et sa puissance à l’industrie automobile triomphante.
L’existence de cet homme et de sa famille au moment clé du basculement d’un monde à l’autre et la restitution d’un temps fort de l’histoire du travail, dans toute sa violence, composent les deux veines du récit.
Voix d’enfance et voix d’usine mêlées, Atelier 62 n’est pas le travail d’une historienne, mais l’œuvre d’un écrivain, dont l’écriture empathique restaure un humble et ses semblables dans la dignité de leur travail et de leur vie.


L’auteur

Martine Sonnet, née en 1955, est ingénieure de recherche en histoire au CNRS. Elle a publié, notamment : L’éducation des filles au temps des Lumières (Cerf, 1987) et Chronologie de la France moderne (Que sais-je n° 3178, PUF, 1996). Elle a également contribué à plusieurs ouvrages collectifs dont l’Histoire des femmes dirigée par Georges Duby et Michelle Perrot (t. 3, XVIe-XVIIIe s., rééd. Perrin, 2002) et Histoires d’historiennes (PUSE, 2006).
Oubliant (presque) ses outils d’historienne elle propose, avec Atelier 62, son premier récit littéraire.


Extrait

Le père est un marcheur qui n’a pas son pareil. Il faudrait plutôt dire, même, une sorte d’arpenteur. Il marche à sa mesure, grand, dégagé, effcace, sans se retourner, sans se soucier de ce qui advient derrière lui. Épuise son monde. Sème son monde. Me perd comme cela un dimanche, dans les couloirs du métro, station Porte de Saint-Cloud : sectionnée par la sottise d’un portillon automatique qui ne voit pas qu’on marche ensemble. Des jambes maigrichonnes de neuf ans, sandalettes aux pieds, qui peinent à suivre l’allure et la carrure paternelles. Lui, la cinquantaine bien entamée, alerte, qui marche en « sans-gênes », ses chaussures préférées. Pour dire à quel point rien ne l’entrave. Mais au fil des ans, la figure des vendeuses qui s’allonge et leurs yeux qui s’arrondissent quand il leur demande si elles en ont, des « sans-gênes » en 44, et un jour plus personne dans les magasins de chaussures, sauf lui, pour savoir ce que c’était. « Un modèle qui ne se fait plus » prétendent, sans croire qu’il ait jamais existé, les vendeuses qui ne portent même plus de blouses boutonnées jusqu’en haut resserrées à la taille par une ceinture. Leur droiture quand elles apportent une pile de boîtes, mais pas pour lui. Son dépit alors. Et leurs haussements d’épaules ses talons tournés.
Lui, station Porte de Saint-Cloud, continue son chemin. Ne s’aperçoit de sa fille perdue en route qu’une fois le métro parti. Descend à la prochaine, Exelmans, revient sur ses pas la chercher. Confus. Moi dans le métro suivant, perplexe, jusqu’à la porte de Montreuil. C’est là qu’on allait. Pas trouvé de père là-bas ; demi-tour. Ligne longue la 9, métros rares le dimanche, le temps qu’il faut pour se rejoindre. Grande frousse. S’en remettre en parlant fort tous les deux en même temps dans une brasserie de la Porte de Saint-Cloud, grenadine et café, et puis reprendre l’autobus 136 qui nous ramène chez nous, terminus cité de la Plaine. Piteux : allez raconter ça, qu’on n’a rien vu à Montreuil.
L’homme aux « sans-gênes » marchera seul, de plus en plus. Pas foule pour s’essayer à son pas.

Sur l’unique photo de lui en ouvrier de Billancourt, il marche, précisément, et de l’allure qu’on lui connaît. Petite photo perdue au milieu d’autres, sans usines dans le décor, plutôt des pommiers, dans une boîte à gâteaux « L’Alsacienne », en métal, enfermée dans une des armoires maternelles. Une photo sans auteur ni date ni circonstances connus – et pas lui qui viendra les dire, mort depuis vingt ans tout rond ces jours d’août 2006 quand les mots se cherchent pour dire exactement comme il marchait. Photo seule de son espèce, juste pour donner à le voir aspiré par le poumon de l’usine ; tellement silencieux là-dessus. La preuve de lui dans ce monde à rougeoyer et vrombir si fort qu’une île en enserre autant qu’elle peut. Une île bien attachée par deux ponts : pas question qu’elle parte à la dérive, la « forteresse ouvrière ». Pas tout de suite, pas encore, pas maintenant, seulement quand on l’aura décidé ; ça viendra bien assez tôt.
Veston de bleu de travail grand ouvert, le plus possible, sur le maillot à côtes un peu taché. Habillé en homme qui n’a jamais froid. Corps qui a capturé le feu de toutes les forges : de la sienne artisanale et de campagne à celles, titanesques, de Renault à Billancourt. Un homme réfractaire, comme on dit des matériaux qui gardent la chaleur. Le pantalon consolidé par des pièces d’un ton de bleu que, même en noir et blanc, on devine moins passé. Les morceaux les moins usés récupérés sur un bleu « vraiment à bout » : la mère apprêtant sans regrets ses ciseaux. Cache-misère soigneusement ajustés pour retaper celui-là « qui vaut encore le coup » : elle, tout haut, après, superposant les épaisseurs. Et son dé argenté poussant l’aiguille au travers du coutil, plus et moins bleu, elle lance à ses Wlles : « je ne sais pas comment vous faites pour coudre sans dé, moi je n’y arriverais pas ». Sans penser qu’elles cousent si peu et leurs regards, ailleurs.
Petite photo, au premier plan, c’est bien lui qu’on a voulu prendre. Le forgeron, mains enfoncées dans les poches, mégot tombant au coin des lèvres, béret sur crâne parfaitement lisse. Crâne à mystères, changeant, disparu sous le béret les jours ouvrables, sous le chapeau les dimanches. Quelques pas derrière lui marche un autre ouvrier qu’on devine venu d’Afrique du Nord. Possible que ce soit bientôt son tour à lui d’accéder au premier plan. Le photographe posté là, appareil vissé sur son pied, qui les prend un par un les ouvriers qui passent et leur donne un ticket numéroté pour récupérer le cliché. Convaincant : la femme et les enfants qui seront contents, surtout s’ils sont restés au pays. Ses affaires marchent. Et le quart de sourire obtenu en réponse sûrement pas accroché à leurs lèvres chaque fois qu’ils longent ces murs.
Le père à son corps défendant conservé comme cela dans une autre boîte, ou qui sait dans un petit cadre sous verre posé sur un buffet – les veuves ont chacune leur façon d’aimer encore –, par celle de l’ouvrier qui avait ce jour-là marché devant lui. Au second plan sur la photo, regardé avec un léger agacement : ce qu’il fait là celui-là, et qu’on s’en passerait bien dans le paysage.
Déclencheur appuyé quand les hommes passent au droit d’un grand tréteau publicitaire, barrant le trottoir devant un bistrot-épicerie. « Primior votre vin quotidien ». Ou « notre vin quotidien » : le cadrage tronque la première lettre. En tout cas, leur vin à eux. Des prix inscrits à la craie, comme « vin litre 180, 1/2 90, 1/4 55 » et d’autres réclames placardées sur le mur : Volvic, Viandox, Pastis 51. L’ordinaire des jours sur les pavés de Billancourt. Ce qu’il faut pour tenir.»

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