Patrick Mesner

Algérie
la tombe de ma mère



« Né à Alger en 1953, j’en suis parti en 1962 à l’âge de 9 ans. Quelques années plus tard, je décidais que ma vie serait de voyager, cela pour me sentir le moins possible déraciné. J’ai souvent frôlé les frontières du pays “ confisqué ” sans jamais vouloir y pénétrer. Ce n’est qu’en 1990 que j’acceptais d’aller y “ couvrir ”, pour la télévision, les premières élections libres. Je n’ai eu de cesse depuis d’y retourner, pour moi cette fois, afin d’exorciser le fardeau et retrouver la tombe de ma mère. »
31 mai.

Mon voisin de palier, commerçant itinérant, m'offre un bidon de cinq litres d'eau.
Je suis touché par ce geste de solidarité. L'hôtel n'est plus approvisionné depuis deux jours.
Je déjeune au « Djurjura », de boulettes de viande et de camembert français. Les vestes des serveurs ne sont plus blanches depuis belle lurette. Assiettes d'arcopal, verres identiques, pas de serviettes. Les nappes en papier en sont à leur troisième service. J'attends la grande mainfestation du Front des Forces Socialistes d'Hocine Haït Ahmed. Vers 13 heures, près d'un million de personnes, venues de tout le pays, déferlent dans les rues d'Alger. Le chef historique de la révolution de 1962 demande la dissolution de l'assemblée nationale populaire, le boycott des élections et la reconnaissance du Tamazight (langue berbère).

J'ai du mal à saisir de bonnes images. Le flot humain me bouscule, m'emporte.
Je décide de décrocher et me réfugie sous un porche. L'instinct doit toujours prédominer dans ce genre de situation imprévisible. Il n'est pas rare que des manifestants meurent ainsi, piétinés.
Je contourne la manif et décide de monter au dernier étage d'un immeuble afin d'avoir une vue d'ensemble. Je grimpe dix étages sans ascenseur. Un locataire me permet d'entrer.
Du balcon la scène est impressionnante. Toutes les rues qui convergent vers le port sont noires de monde. Cela ressemble aux manifestations de 1961 vues à la télé.
Les cris sont aussi hystériques, accompagnés des « you ! you ! » des femmes. Je vis à la fois mon travail pour la chaîne qui m'emploie et mon passé lointain. C'est une curieuse expérience. Tous mes sens sont en éveil. Les images « oubliées » ressurgissent : mes cousins, notre maison, le lavoir de la cave. Ma sœur Josette équipée d'un appareil orthopédique qu'elle doit aux séquelles d'une poliomyélite. Ma chère Jo au parcours si difficile. Une simple vaccination lui aurait épargné cette soufrance, mais à l'époque, « on » n'y pensait pas... L'attentat devant la cité militaire : deux autobus qui explosent, combien de victimes ?

Je ne peux dissocier mes reportages, ici, de ma vie personnelle.
 

Galerie

 

Je salue un paysan courbé sur son champ. Il pose délicatement sa faucille sur son épaule et me regarde noblement, le temps d'une photo. J'observe ses mains flétries qui roulent une cigarette de tabac gris. Son visage marqué dit assez de quelle peine sa vie a été faite. Ses yeux sont semblables à deux lacs tranquilles qu'aucun mal ne viendra plus troubler. Il semble habité de silence.
 


 

Je marche de rue en rue, dans mon ancien quartier. Une dame me demande ce que je photographie. Elle s'appelle Djema Benaïssa; la cinquantaine bien passée. Enfin, je crois... quel âge lui donner ? je lui demande de poser pour un portrait, devant la porte de sa maison.
Le rideau silencieux de mon appareil photo enregistre les taouages de son front. Quel beau visage ! Son regard est plein de bonté. Je vois dans le viseur son décolleté généreux et ses dents en or. Elle porte des bijoux ciselés. Femme de tradition, elle sait son pouvoir sur sa famille, sa tribu. Elle impose le respect.
La musique redouble de vigueur quand Ouissen apparaît. Voilà l'ensorceleuse, la reine, que tous convoitent ici, et pour laquelle ils sont venus.
L'ai farouche, secouant en tous sens sa chevelure claire aux reflets de henné, elle agite ses seins sous le nez d'un jeune homme imberbe. Le spectacle est hallucinant. Dans un tintement de bijoux d'argent, le décolleté généreux délivre son message gourmand tout en le cachant sous un voile complice et transparent.
Je me laisse emporter dans ce délire d'images. C'est la danse du ventre comme je ne l'ai jamais vue.
Véritable maitresse du jeu, elle impose sa cadence à la musique, d'un battement continu du pouce et du majeur. Vituose, elle semble se jouer du voile qui l'emprisonne et révèle tour à tour d'infimes parties de son corps.
Puis comme indifférente à la séduction qu'elle opère, elle semble parfois s'absenter de cette nuit enfumée, pour un voyage intérieur que nul ne peut partager avec elle.

Ouissen finira la nuit dans le lit d'un riche commerçant, pour 3000 dinars. Mère de deux enfants, vivant à Alger, sans travail, elle vient se prostituer, chaque week-end, afin de rester en vie.

Avril 2002. Un hebdomadaire à grand tirage publie, sur 30 pages, le deuxième volet d'une enquête sur l'histoire de l'Algérie.
On y voit la photo d'un petit garçon de neuf ans, sur le « Ville Alger », cargo en partance pour Marseille. La scène se déroule en 1962. Mon père est l'auteur du cliché. Je souris comme font ordinairement les enfants quand on les photographie. Et pourtant, cette image témoigne d'une déchirure irréparable. Je laissais ma mère, morte à l'âge de 32 ans.