Travaux d'estive

Vonnick Caroff & Jean-Pierre Abraham





Quelle mouche l’a piquée ? Volontiers recluse, naguère, en son jardin, pourquoi Vonnick Caroff s’est-elle éclipsée soudain vers je ne sais quels hauts plateaux, vers ces sentiers improbables où des vaches déménagent avec leur maisonnée, certaines pavoisées, comme en Aubrac en mai ? Étrange transhumance, vers quelle estive inconnue ?
Au retour : comment montrer ses découvertes, les images récoltées, ce somptueux déferlement de couleurs ? Comment trimbaler tout le bazar, et cette toile de six mètres de long, qu’il faudrait rouler et dérouler à chaque fois ? Plutôt choisir le moins pesant, le plus vagabond des moyens de transport : un livre, celui-ci. Il suffisait de séduire deux sbires, le voisin photographe, l’éditeur un peu fou. Et moi, compère éberlué au bord du chemin, comment me faire accepter dans la bande, sinon en prétendant que je sais une histoire, à raconter comme font les nomades le soir, à l’étape, autour d’un mince feu, sous un ciel crépitant d’étoiles ?

Jean-Pierre Abraham
Celui qui a regardé dans l’œil de la vache ”, dit-on, dans mon pays, d’un homme au comportement un peu étrange : distrait, lointain, comme absorbé par ses pensées, soudain gai, parfois triste sans raison. On ne sait ce qu’il a pu voir, au fond de cette orbite énorme, sous les paupières lourdes, derrière les longs cils, au cœur de l’iris, dans la prunelle obscure de ces bêtes, celles d’Aubrac par exemple qu’on voit nombreuses ici, ces vaches couleur de miel qui, “ avec leurs grands yeux charbonneux de mauvaises femmes, ont plus de regard que les autres vaches ”, comme dit Henri Pourrat. Au terme d'une lente plongée (dans le vide, apparemment), après la traversée d'étendues mornes, comme désolées, peut-être a-t-il aperçu, tout au bout de la piste, des éclats d'une histoire ancienne, de cette histoire qui débuta quelque part au cœur de la Grèce, sur les pentes du mont Olympe : l'histoire d'Io, la jeune prêtresse (certains disent : la nymphe), vouée au service d'Héra, femme de Zeus.
Que voit-on dans l'œil de la vache : entre astres et désastres, coups de foudre et trahisons, une mélancolie venue du fond des âges ? Sur les rives du Bosphore, au crépuscule, Nicolas Bouvier note encore : «Le soleil s'abîme derrière une mer violette en tirant à lui toutes les couleurs. Je pense à ces clameurs lamentables qui dans les civilisations primitives accompagnaient chaque soir la mort de la lumière, et elles me paraissent tout d'un coup si fondées que je me prépare à entendre dans mon dos toute la ville éclater en sanglots.» Et mio, cuistre ébloui, émergeant enfin des vieux dictionnaires, par la fenêtre je vois filer, sur la friche incendiée, ce papillon aux ailes couleur de miel, où palpitent de grands yeux bleus ourlés de noir. C'est un paon-de-jour. Sa larve, puis sa nymphe, ont passé leur vie sur une tige d'ortie. Libre enfin, il exulte, pour cinq minutes encore. Son nom savant est vanessa Io.
Extraits d'Histoire d'Io. Peintures : Vonnick Caroff. Texte : Jean-Pierre Abraham.
Paru en juin 2002. ISBN : 2.86853.365.5 – 15,00 Euros
Tirage de tête : 50 ex. numérotés, sous emboîtage, contenant une gravure originale, tirée en sépia par Peter et Christina Rall (Zurich), justifiée et signée par l'artiste. 137,00 Euros
Vonnick Caroff expose ses Travaux d'estive tous les jours de l'été de 15h à 19h
Boulevard du Général de Gaulle, 29790 Pont-Croix.
Vonnick Caroff & Jean-Pierre Abraham ont publié ensemble à nos éditions :
Compère qu'as-tu vu ? (1993) et Coquecigrue, où es-tu ? (1997).
Aveugle au monde

Soudain l'érable s'habille
D'un oiseau gai comme un pinson
Vibrant au vent

Comment savoir son nom
Comment savoir
S'il s'agit de joie
De détresse
D'amour de faim d'effronterie
Et qui s'éveille
L'oiseau où l'arbre

Je passe tête basse
Parce que je n'en sais rien
Parce qu'il est trop tôt
Pour que je sache encore

Soudain très attentif

Dans l'ennui d'un jeudi de novembre, je me vois enfant feuiilletant sans plaisir une revue de luxe que recevait chaque mois mon père. cette fois, entre les pages glacées, sautaient aux yeux deux feuilles à gros grain gris, portant des dessin que j'ai oubliés et des mots en beaux caractères. C'était un certain Ponge : « Tout l'automne à la fin n'était plus qu'une tisane froide. » Je suis sûr de ces premiers mots. Je revois le papier, le gris, les belles lettres, l'enfant qui regardait. Sans doute émerveillé pour qu'il en reste cette image. Non pas émerveillé, mais soudain attentif.

Extraits de Compère qu'as-tu vu ? Peintures : Vonnick Caroff. Textes : Jean-Pierre Abraham
1993. ISBN : 2.86853.175.X – 23,00 Euros
Singulier parcours que celui d'Abraham, depuis qu'il a publié à vingt ans, en 1956, son premier récit, Le Vent, sous la houlette de Jean Cayrol au Seuil. À l'époque, Claude Mauriac avait fait preuve d'un beau discernement en le signalant, dans le Figaro, comme « inventeur, peut-être, d'un genre nouveau, Grand Meaulnes qui esquisse des Vermeer ».
Puis, dix ans de silence : l'homme s'est fait gardien de phare, au large de l'île de Sein, ce qu'il évoque dans Armen, devenu au fil des années une sorte de discret livre-culte que l'on se repasse entre amis. Nouvelle et longue éclipse avant que ne paraisse Le Guet, où l'on apprend que l'auteur vient de vivre plusieurs années dans un village des collines de Haute Provence. Mais il est déjà rentré en Bretagne, est devenu gardien des îles Glénan, rédacteur du Cours de navigation de la célèbre école de voile, puis « rédacteur scientifique » pour le Service hydrographique de la Marine, avant de venir vivre à Douarnenez, où jadis il croisa Perros.

Soudain, on dirait qu'il accélère : en 1993, il publie à nos éditions Compère, qu'as-tu vu ? en compagnie de son amie peintre Vonnick Carrof. Puis un retour aux Glénan, sur l'îlot de Fort-Cigogne a déclenché le fulgurant petit récit du même nom.
« Aller vivre une semaine dans un petit monastère cistercien, en Mayenne : mais pour quoi faire, mon Dieu ! ». À la suite de Fort-Cigogne, Port-du-Salut relate la découverte d'un autre choix de vie, abrupt, d'une autre vigilance, loin de la mer. Et pas si loin.
Qu'est-ce que c'est que cet écrivain ? « Je ne fais pas carrière. Je n'écris pas pour rien », dit-il sobrement. Son sourire est chinois. Son travail aussi, peut-être, qui consiste à raconter sa vie en déblayant d'abord longuement le terrain pour n'y plus laisser jouer que des échos et des lumières.
* Vonnick Caroff est née en 1948 à Pont-Croix. Elle a étudié aux Beaux Arts de Rennes, puis à Paris dans l'atelier de Pierre Matthey, et en Pologne à Cracovie. Aujourd'hui, elle vit et travaille à Pont-Croix.


La Bibliothèque idéale de Jean-Pierre Abraham :

Mes livres fondateurs !

André Dhôtel
: Ce n'est pas pour me vanter, mais je crois avoir à peu près tout lu de lui, soit environ 80 ouvrages ! Parmi les romans, sans trop réfléchir : Les rues dans l'aurore; L'homme de la scierie; Le village pathétique; mais surtout La chronique fabuleuse qui fut pour moi le livre “déclenchant”. Il s'agit de sa toute première édition, celle de Minuit en 1955. Une version “augmentée” au Mercure de France (vers 1960 je crois) m'a déçu, exactement comme si Rimbaud avait ajouté de nouveaux textes (moins bons) aux Illuminations !
Jean Follain : Tout instant; Des heures et tout le reste
René Char : Feuillets d'Hypnos; Lettera amorosa
Bernard Kellermann : La mer (c'est le plus beau livre de mer que je connaisse)
Yves Régnier : Les voyages; Promenoirs; Paysages de l'immobilité – très fascinant pour moi. Méconnu, il avait pourtant obtenu le Prix des Critiques vers 1956 pour Le Royaume de Bénou
Henri Thomas : La chasse aux trésors – son travail de cririque est une très bonne clé pour ses romans
Jean Grosjean : Jonas
Jean Paulhan : Les incertitudes du langage
Jean Giono : Ennemonde; Notes sur l'affaire Dominici
Pierre Reverdy : « Sources du vent » dans Main d'œuvre
Max Jacob : Le cornet à dés – découverte du poème en prose
Simone Weil : La pesanteur et la grâce
Henri Michaux : Poteaux d'angle
Herman Melville : Moby Dick; Benito Cereno
Knut Hamsun : La faim; Sur les sentiers où l'herbe repousse
Panaït Istrati : Les chardons du Baragan

Je m'en suis tenu aux « modernes ». Autrement il aurait fallu citer, bien sûr, Villon, Marot, La Fontaine, Nerval, Chateaubriand (La vie de Rancé), Joubert, Rimbaud...

Extrait de Bibliothèques idéales
Juillet 2002. Coédition Lettres sur cour & Le temps qu'il fait. 2.86853.373.6 – 11,50 Euros
J. P. Abraham
Tévennec


extrait