«Au début du siècle dernier, Paris-Plage était la station balnéaire du Touquet, avec de vraies vagues, un vrai bord de mer et de vrais baigneurs. Les Parisiens prenaient le train pour goûter les joies de la plage, en sétonnant de la nouvelle liberté que permettait le chemin de fer. Cétait lépoque où Alphonse Allais rêvait dinstaller les villes à la campagne, avant que Pierre Dac, dans sa grande sagesse, proclame quil ny a plus de limites, une fois que les bornes sont franchies.
Ces deux précurseurs ne seraient donc pas étonnés du tour que prennent certains événements, mais ils auraient tout de même des occasions de rigolade auxquelles ils navaient pas pensé, dautant que la fumisterie nen était quà ses débuts, et si elle amusait déjà beaucoup ( jusquà donner des idées dexposition ), elle navait pas encore inspiré les projets offciels.
Cest fait depuis longtemps, au point quil nest plus un programme électoral qui ne promette le bonheur pour tous et la fête permanente. Mais quelques élus scrupuleux passent quelquefois aux travaux pratiques, dans la marge daction dont ils disposent encore, de plus en plus étroite à vrai dire. Cest ainsi que la Mairie de Paris inspirée par le parti écologiste, plutôt que denvoyer les Parisiens au Touquet, ou sur la côte normande, a décidé de déplacer le problème, en ne reculant pas devant la dépense ( mais la facture se perd dans un tas de comptes aussi obscurs que difficilement véritables ) et persuadée que le ridicule ne tue pas, en quoi elle a parfaitement raison. Elle a donc transporté des tonnes de sable, et même des palmiers en hommage au Brésil, au bord dun euve où lon ne se baigne toujours pas, malgré les promesses dun ancien maire devenu président de la République.
Deux ou trois fois, jai essayé de dire sérieusement à lun de ces élus que lon croit responsables, à quel point laménagement de ce gigantesque décor de télévision, digne dIntervilles ou des fastes de lempire romain revisités par le péplum, me semblait saugrenu et dispendieux. À chaque fois on ma opposé un argument que lon croit imparable : le succès de lopération ! À ce compte là, le jeu télévisé le plus bête et le plus dégradant est un chef-d'uvre culturel, et le moindre sondage la manifestation de la vérité. Il me semble avoir connu une époque ( mais jinvente peut-être, ou je me fais des illusions rétrospectives ) où quelques politiciens mettaient un point dhonneur à éclairer le peuple ( en prenant même le risque de se tromper ), au lieu de linfantiliser par tous les moyens.
Ayant le sentiment de ne pas être entendu quand je parlais sérieusement, jai donc changé de tactique : au lieu de ramer à contre-courant ( on sépuise vite, si on ne sentraîne pas tous les jours ), jai décidé de pousser le bouchon un peu plus loin. Au retour des dernières vacances, peut-être parce que le repos mavait mis de bonne humeur, sans doute aussi parce que je revenais dAfrique, où la confrontation avec des problèmes qui nont rien dimaginaire remet un peu les idées en place, jai écrit à nos édiles pour leur proposer « Paris-neige ».
Le climat parisien étant ce quil est, « Paris-plage » est une manifestation forcément éphémère, et malgré quelques lubies comme la transformation des Champs-Élysées en stade olympique ( avec le succès que lon sait ), quelques intermèdes comme la techno-parade, la gay-pride ou les défilés de rollers et de motards en colère, sans oublier les marathoniens, le divertissement généralisé risque de connaître des temps morts. Jai donc envoyé la lettre suivante au Maire de Paris, à son adjoint chargé de la culture, ainsi quau Maire du XVIIIème arrondissement, le principal intéressé :
Monsieur le Maire,
« Paris-plage » a pris fin, et sauf bouleversement climatique imprévu, il faut patienter un an pour voir se renouveler lopération.
En attendant, je me permets une suggestion de bon sens : lancer « Paris-neige », sur les hauteurs de la butte Montmartre.
Il suffirait de barrer quelques rues à la circulation, et de transformer le funiculaire en remonte-pente. Pour la neige, aucun problème : on dispose aujourdhui de canons très efficaces.
En espérant que vous retiendrez ma proposition, qui na dailleurs pas grand mérite, puisquelle sinspire de la politique municipale, je vous prie de croire en mes sentiments les plus attentifs.
Gérard Macé
À défaut dune réponse sur le même ton, difficile de la part de gens qui font profession dêtre sérieux, je pensais recevoir une réponse convenue, lune de ces réponses trop polies pour être honnêtes, auxquelles nous sommes parfaitement habitués ; mais secrètement, jespérais sans y croire que ma provocation aurait un autre écho.
Eh bien, jai été servi ! Car non seulement on prenait ma proposition au sérieux, mais on y avait pensé avant moi, des études étaient même en cours ! Cest le Maire
du XVIIIème, ancien Ministre comme le rappelait son papier à lettres, qui se faisait un plaisir de me donner toutes ces précisions :
Cher Monsieur,
Je fais suite à votre courrier du 30 août dernier qui a retenu toute mon attention.
Plusieurs sociétés ont déjà fait part à la Mairie du 18ème et à la Ville de Paris de leurs projets de créer une piste de ski sur la butte Montmartre.
Ces projets sont actuellement à létude au service des événements de la Ville de Paris mais se heurtent à des problèmes de coût.
Si un projet nous est proposé à un coût raisonnable et acceptable pour les finances de la Ville, je le soutiendrais bien volontiers.
Restant à votre disposition, je vous prie de croire, Cher Monsieur, à lassurance de mes salutations les meilleures.
Daniel Vaillant
Après le fou rire qui prend nimporte qui de sensé devant une pareille missive ( jai vérifié autour de moi, mais il est vrai que si on sassemble, cest quon se ressemble ), la consternation finit par lemporter. Ainsi donc, on apprend que le projet est à létude, et quil nest écarté que parce quil est trop cher. Il faut se réjouir au passage quun reste de lucidité, fût-il économique, freine les élans de nos élus, mais cest une mince consolation. Car on a beau savoir que la planète, de Vulcania à Las Vegas en passant par Disneyland et les réserves naturelles, est devenue un gigantesque parc dattractions, on est tout de même pris de vertige devant lénormité des dégâts, et lon attend avec crainte le projet qui va sortir des cartons, parmi tous ceux qui pourraient détourner lattention du peuple, en lui fournissant un peu dopium. Du pain et des jeux, la recette est vieille comme lAntiquité, et dans ces temps de chômage triomphant, déconomie dévastée, les jeux sont de plus en plus nécessaires aux pouvoirs de toutes sortes.
La preuve, cest que ladjoint à la culture ( « Deputy Mayor for Culture », dit son papier à en-tête, à lusage des ploucs et des snobs ), prend non seulement la peine de me répondre, mais ajoute à la main ses félicitations. « Lidée circule », écrit-il, avant dajouter ses remerciements pour mon « implication citoyenne », dans ce sabir politico-publicitaire qui sapparente au bourrage de crâne, et qui nous vaut des « espaces civilisés » pour désigner des voies refaites, des carrefours redessinés, des terre-pleins fleuris ou des pistes cyclables. Sans vouloir monter sur de trop grands chevaux, on se rappelle à ce propos la novlangue inventée par Georges Orwell, ou la « fausse parole » dénoncée en son temps par Armand Robin. De dangereux anarchistes, il est vrai
ou des esprits libres, tout simplement.
Francis Ponge, quant à lui, conseillait aux jeunes gens dentrer chez les pompiers pour contester lordre établi. Non pour mettre le feu, mais pour tout noyer sous leau, selon une méthode qui a fait ses preuves lors du déluge. De même, labus des paroles ne peut être contesté que par la surenchère, et le bref échange que je viens de résumer donne furieusement envie de pousser un peu plus loin la plaisanterie. Par exemple, en écrivant au secrétariat dÉtat aux handicapés, afin quil oblige les viticulteurs à coller sur leurs bouteilles des étiquettes en braille. Mais chacun peut compléter la liste des loufoqueries : tout ce quon risque, cest dêtre pris au sérieux.
Écrivez, on vous répondra. Écrivez pour proposer une course en sac, un concours de mangeurs dandouilles ou de débiteurs de promesses, on vous répondra. Écrivez pour demander quon encourage la recherche en faveur du dentifrice anti-stress, on vous répondra. Écrivez pour quon lutte contre linvasion des castors dans le bois de Boulogne, on vous répondra. Écrivez pour que votre animal de compagnie puisse hériter de vos biens, on vous répondra.
On vous répondra parce que tout vaut tout, et réciproquement, et parce quau fond, on nen a rien à foutre.
Javais alerté aussi le député de ma circonscription ( un opposant au maire ) qui ne ma pas répondu, en flairant vraisemblablement la supercherie. Mais son mérite nest pas bien grand, car je lui demandais en même temps où en était son projet de fête vénitienne place Saint-Georges, une promesse sortie de sa manche une veille de second tour, et quil avait sans doute oubliée lui-même. Dommage, car des gondoles sur cette place minuscule, et en pente, cela aurait eu de la gueule !
Sans parler de la fondation Thiers en guise de palais des Doges ! Mais on ne perd rien pour attendre, puisquil prépare une nouvelle candidature
Écrivez, on vous répondra
a été achevé dimprimer
le 11 novembre 2005
sur les presses de léditeur
à Cognac ( Charente ).