Tévennec
Texte publié dans La place royale (éditions Le temps qu'il fait, 2004).

«Je veux parler de lieux souvent inabordables : petites îles, phares en mer. D'un pays où le vent fait la loi pendant des mois. De ce monde éclaté, à la pointe de la Bretagne, dans cette mer narquoise qu'on nomme Iroise : îlots en lame de couteau fendant le courant fou, hautes tours que l'on rejoint par un va-et-vient tendu entre une potence et le mât d'un bateau. Je voudrais parler du baromètre, l'éclaireur; et d'un pays moqueur vraiment, qui lève de grands désirs et qui bientôt les brise. Désirs souvent contradictoires : à l'envie terrible de rejoindre l'un de ces lieux mal accessibles, succède l'envie terrible de le quitter lorsqu'on en est depuis trop longtemps prisonnier. Le seul va-et-vient qui subsiste alors est celui des liaisons radio (et sur toute la côte on écoute, à l'heure du café de quatre heures) : “ on fera la relève demain, temps permettant ”. “ Tu dîneras chez nous ce soir, temps permettant ”. Temps permettant : ponctuation obligée, points de suspension à tous les projets. Pour bien vivre en ces lieux il faudrait être sans espérance et ce n'est pas facile. Ou alors emmener avec soi ceux qu'on aime et ne plus rien attendre qu'un peu de pain frais de temps en temps. Avoir de la place pour tous. Vivre à Tévennec, par exemple.

Nous irons à Tévennec tout à l'heure, peut-être. Mais il faut prendre patience. Il faut venir de loin, d'abord citer des noms, reprendre cette litanie, depuis le phare de Four là-haut, à la jonction de la Manche et de l'océan : Bannec, Balanec, Triélen, Quéménès, Béniguet, Litiri, Morgol, les îles des goémoniers autour de Molène (trouver un mouillage sous le vent, prendre l'annexe, jeter toutes ses forces contre le courant qui gicle et s'écrouler haletant sur une grève, dans la chaleur soudaine, sur les galets tiédis de soleil, dans l'odeur sèche des immortelles). Les phares d'Ouessant, Kéréon, la Jument, Nividic, et son étrange téléphérique abandonné. Les Trois Pierres, les Pierres Vertes, les Pierres Noires. Plus bas, face à la pointe du Raz, la Vieille, la Plate, Tévennec, le Chat, Armen au-delà de Sein. Quel autre grand cap du monde est entouré d'une telle couronne de lumières ? Et ce sont souvent des lumières tournantes, régulières dans les pires furies, entraînées par une horlogerie de cuivre et un poids qui descend lentement dans l'épaisseur des murs.

Le meilleur endroit pour observer Tévennec, c'est le Coq Hardi, à l'île de Sein. Il existe également une manière de l'aborder, par le continent, qui n'est pas mauvaise. Sur la route qui mène à la pointe du Raz, passé Plogoff, on l'aperçoit soudain, à droite, dans un repli de terrain : l'ouvert de la baie des Tépassés, la mer et, tout au fond, au large, ce rocher noir, cette maison blanche et sa tour carrée.
On dirait d'une chapelle, avec ce que l'on sait de sa piété d'ici ! À la pointe du Van, en marchant dans l'herbe, en dévalant les longues pentes, on en approche un peu. Parfois, entre deux rochers, on approche encore : le monde a disparu derrière, le seul signe visible, la seule marque de l'homme dans le paysage nu est cette maison là-bas en mer, coiffant un sombre piton.
Entre Bestrée et l'île, durant la traversée, Tévennec garde ses distances. Le phare de la Vieille avoue son accord en profondeur avec la pointe; Sein est dans l'axe, et Armen au-delà, parfois visible, parfois rêvé. Tévennec demeure à l'écart, loin dans le nord. Posé dans le sens du courant, l'îlot ne livre que son plus mince profil. Lentement, derrière la tour, la façade ouest de la maison apparaît. Pas de fenêtre.

Le Coq Hardi est une maison située au milieu du quai Nord, très ordinaire à première vue. Rien n'avertit que l'on peut boire ici, le nom est effacé depuis longtemps. La porte d'entrée est sur le côté, dans l'ombre d'une ruelle étroite. À l'intérieur il fait sombre, malgré la grande vitrine qui donne sur le quai. C'était un magasin autrefois, peut-être une mercerie : il en reste, le long des murs, ces hauts meubles de bois noir aux tiroirs multiples. la vitrine a changé de fonction. De l'extérieur, depuis le quai, on ne voit guère ce qui se passe là-dedans, on distingue mal les visages des buveurs et c'est tant mieux. Mais de l'intérieur, quel spectacle ! Non seulement Tévennec dans le nordé, mais le Raz tout entier, la Plate, la Vieille, la pointe (où brille parfois violemment le pare-brise d'une voiture); mais encore au premier plan l'incessant va-et-vient des habitants de l'île. Celle-ci s'en va faire ses courses à l'Éco. Si elle repasse une deuxième fois, c'est sans doute qu'ell a oublié le beurre ou le sucre. Une troisième fois : ce n'est pas normal, autre chose la hante, tout le monde va le savoir. Le comptoir est à gauche de la vitrine, et à droite le banc où l'on peut s'asseoir, contre le mur de l'entrée. Il n'y a pas de tables, les verres restent sur le zinc, on se lève de temps en temps, on traverse l'espace vide pour aller boire, juste tremper les lèvres dans son verre — il faut qu'il dure — et puis l'on revient.

Il faut s'asseoir là, par vent de noroît, à la fin d'une dépression, dans les alternances vives de grains et d'éclaicies. Au bout du banc, dans l'angle, près de la vitre. On ne voit plus alors, de biais, que Tévennec au loin. Une longue barre d'écume monte à l'assaut du rocher noir, lentement semble-t-il, et s'y perd. Un grain survient, qui noie le port, l'ombre dans la salle s'accentue, mange les profils, creuse les yeux. Quand le soleil revient, d'un coup, il arrive que les conversations s'interrompent et que toutes les têtes se tournent en même temps pour regarder la petite maison blanche là-bas, dans le nordé, qui soudain s'illumine, devient tellement éclatante qu'on ne voit plus qu'elle, tellement présente qu'on en reste coi.

Par ce temps Tévennec est inabordable, évidemment. Il faut attendre encore. Partir en dérive en attendant. On peut aller chez Jeannic, sur le quai Sud. Là, par la fenêtre, on voit peu de monde, le quai Sud est souvent désert. Ou bien chez Pierre, l'homme sage, dont aucune fenêtre ne donne sur la mer. Ou bien s'enfoncer dans le labyrinthe des ruelles, au cœur du village, pour aller chez Grithic. Si l'on connaît mal, on peut errer longtemps, être rejeté plusieurs fois sur les quais, avant d'y parvenir. Si l'on connaît bien, on sait que l'on franchit des frontières subtiles, d'un quartier à l'autre. Il y a plusieurs îles sur cette île et l'on ne se mélange guère. Les “ gens bien ” sont au nord, autour du Grand Monarque, la maison des gardiens d'Armen. Au Sud c'est plutôt la racaille, et ceux qui ne vont pas à la messe. Autant de différence qu'entre deux îles vraiment, qu'entre Houat et Hœdic par exemple, ces jumelles du Sud : Houat belle et propre, ses maisons très blanches, et l'étonnante froideur de ses habitants; Hœdic débraillée, pauvre et rieuse, murs décrépits et linge aux fenêtres, où l'on vous accueille à bras ouverts et l'on sait que c'est pour de bon.
Chez Grithic on parle des phares. Toujours les mêmes histoires reviennent. Celle du gardien d'Armen prisonnier là-bas pendant cent jours et qui, descendu enfin, débarqué à Audierne, fêta si bien l'évènement qu'il fit scandale et passa sa cent-unième nuit au poste. Celle du vieux gardien de Kéréon, le phare “ palais ”, de ce vieux gardien qui parfois, la nuit, ne résistait pas à l'envie de faire un petit somme. Mais il fallait au moins se réveiller toutes les deux heures pour remonter le poids qui fait tourner l'optique, et la sonnerie d'alarme n'était plus suffisante pour le bonhomme devenu dur d'oreille. À Kéréon, par chance, le poids ne descend pas dans le mur mais en plein milieu de la salle de veille. Il suffisait dès lors de s'installer juste en dessous, on était sûr d'être réveillé par une certaine lourdeur suerl'estomac. On en vient forcément aux histoires de mésentente. Deux hommes seuls en tête à tête dans ces tours, ce n'est pas simple. Et c'est l'histoire des gardiens qui, par souci d'économie faisaient cuire ensemble leurs pommes de terre, mais l'un des deux plantaient des bouts d'allumettes dans les siennes pour être bien sûr de les retrouver.
Et puis celle-ci : “ À Armen, je ne m'entendais pas avec l'autre, et cela se savait sur l'île. Or un jour, au début de l'après-midi, alors que je faisais la sieste comme de juste puisque j'étais de quart du soir, il est tombé à l'eau. Il était descendu pêcher sur la plateforme, j'ai retrouvé sa ligne, il avait dû glisser, il glissait tout le temps. Tomber à l'eau à Armen, sans témoin, vous savez ce que ça veut dire : tout de suite le courant vous emporte et c'est fini. Quand je me suis réveillé, j'ai cherché, appelé. Bref, j'ai hissé le pavillon noir, on est venu. J'ai expliqué que je dormais au moment de l'accident. Et puis j'ai vu qu'on me regardait d'un drôle d'air. Alors j'ai compris, et j'ai recommencé à expliquer, et plus j'expliquais... À l'île, quand je suis descendu, ç'a été pareil, pire même. Tout le monde m'écoutait sans rien dire. Je me suis mis à en rêver la nuit. Dix fois, vingt fois. J'ai même rêvé que je l'avais fait. Il y a des années de ça. Maintenent je ne suis même plus certain que c'était un rêve. J'aurais dû partir, c'est sûr. Oui, je suis resté, je bricole, je donne un coup de main à droite et à gauche. Ne me regardez pas comme ça. Grithic, remets-nous la même chose ! ”

Il y a d'étranges rémissions. Un beau jour, tout est facile : une conjonction heureuse des éléments, l'époque de la lunaison, l'heure de la marée font que tout à coup la mer s'endort, et les endroits les plus maudits deviennent très facilement accessibles, un moment. On s'étonne, mais on en profite. Il arrive que la vedette, pendant le quart d'heure de l'étale, puisse accoster ce phare que pendant des mois elle n'a ravitaillé qu'à distance; qu'on puisse l'amarrer, là, tranquillement, contre ce soubassement qui représente le pire danger d'habitude. Et que l'équipage, à tour de rôle (car on se méfie quand même), monte au phare un instant prendre un verre. Cela tient du miracle, on en parle encore longtemps après, on se souvient de la date exacte, de l'année. On a parfois du mal à en croire sa mémoire. (...)