Parution Septembre 2006

 

Jean-loup Trassard est né à la campagne, l'été 1933. Il publie pour la première fois dans la N.R.F. en 1960 puis, à partir de l'année suivante, plusieurs récits chez Gallimard. Outre quelques livres de proses, nous avons publié dans la série “ Textes & Photographies ” Territoires (1989), Images de la terre russe (1990), Ouailles (1991), Archéologie des feux (1993), Inventaire des outils à main dans une ferme (1981 & 1995), Objets de grande utilité (1995), Les derniers paysans (2000) La composition du jardin (2003), Nuisibles (2005). Après Dormance en 2000, il a fait paraître chez Gallimard en 2004 La déménagerie.

 

Jean-Loup Trassard
Le voyageur à l'échelle

Texte et photographies
64 p., 16,5 /24.
Septembre 2006. ISBN 2.86853.464.3
22,00 Euros

Tirage de tête : 30 ex. numérotés, accompagnés d'une photographie originale signée par l'auteur — 90,00 euros

  « Hippolyte Deume se disait natif du bourg de Plaissé, dans la maison où il demeura toujours une large part de l’année. Cependant, ceux qui osent vérifier en mairie les authentiques de cette naissance n’y trouvent date ni trace. Au moins sait-on quand il est mort, pense le lecteur, ou l’auditeur, s’il découvre le personnage à l’occasion d’un article curieux, d’une conférence intimiste. Il faut répondre non, la date reste approximative d’une fin survenue, semble-t-il, dans les années quatre-vingts du siècle récemment achevé. Quant à la transcription du décès sur un livre communal, elle fut faite avec l’encre de l’endroit où il est né, lequel reste inconnu. On constate seulement que ce n’est pas Plaissé puisqu’au moins trois chercheurs ne faisant confiance qu’à leurs yeux, ou à leurs lunettes, ont en vain feuilleté les registres. Ce fut notre cas. Et la lecture des noms inscrits sur toutes les tombes du cimetière n’a rien révélé non plus. Hippolyte Deume n’était point parent des familles réunies là sous des noms souvent identiques, quantité de Blin, Buffet, Pirault, Coiffé… Les questions posées aux habitants du bourg n’ont pas plus fait lever de réponses éclairantes. On nous laissait entendre que tel ou tel l’avait assez bien connu mais ces personnes étaient défuntes. Ceux qui auraient été jeunes à l’époque et que nous trouvions en activité – petit commerce, artisanat – juste acceptaient de dire qu’enfant ou adolescent, la disparition d’un homme sans doute tenu pour vieux ne les avait pas intéressés. Une femme courbée par les ans que notre visite distrayait de sa solitude évidente, au point que l’on devait douter d’un propos qui peut-être voulait « remercier du dérangement », nous confia, et ce fut la seule : « J’ai ouï dire qu’il serait enterré par là ».
« Poussant la grille rouillée, plus par étonnement cette fois qu’avec une idée de recherche, nous sommes entrés dans cet enclos oublié, aux tombes anciennes, modestes, malmenées par le temps. Croix penchées, entourages déchaussés, couronnes de perles qui s’égrènent, quelques tombes ornées d’un maigre genévrier certes toujours vert mais n’appréciant guère la terre acide de la région, l’une d’elles même surmontée par deux cyprès peu élevés. Ceux-là s’étant rejoints servaient de support à un rosier de petites roses pâles très odorantes qui s’accrochait partout et signait le charme ancien du lieu. Il restait des places libres !
Enfin, à parcourir l’herbe tout de même entretenue où les tombes se trouvaient plus ou moins rangées, encore une tombe que veillent des buis, une stèle sans croix, plutôt un grand morceau d’ardoise épais, conservé brut et portant… ah ! portant l’inscription : “ Ici repose Hippolyte Deume ” et sur une troisième ligne “ Il aimait tant la vie ”. Nous devons le dire parce que cette réaction corporelle fut surprenante : nous avons eu envie de nous agenouiller, tant respect pour le personnage que remerciement aux forces inconnues qui dans la plus parfaite discrétion faisaient un tel cadeau à notre fidélité. Non seulement nous avions trouvé la tombe d’Hippolyte Deume, mais qui serait allé l’enterrer là, encore que la distance à sa maison n’excédât guère cinq kilomètres, s’il n’avait choisi lui-même ce lieu champêtre où terminer sa part d’éternité, et sans ombre d’un doute la stèle ? Là se dévoilait, sous forme de terre, de pierre, et de buis aussi, l’une de ses pensées, sinon des plus étonnantes du moins parmi les plus graves. »