Parution Septembre 2008
 

Photo Marc Deneyer

* Enseignant à la retraite, Georges Bonnet vit à Poitiers. Poète, auteur d'une quinzaine de recueils publiés depuis 1965 (chez Hautécriture, Folle avoine, La Bartavelle, Le dé bleu, Océanes, entre autres), il a fait ses débuts de romancier à 81 ans avec Un si bel été (Flammarion, 2000), qu'ont suivi Un bref moment de bonheur (Flammarion, 2004) et Les yeux des chiens ont toujours soif, 2006.

Georges Bonnet
Un jour nous partirons
Nouvelles
Septembre 2008, 176 p., 14/19 cm — 19,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.504.7

En douze récits très sobres, puisés à sa mémoire affective, Georges Bonnet parcourt les âges de la vie — de l’enfance inquiète à la vieillesse souffrante —, et interroge ses thèmes de prédilection parmi lesquels le sport et la solitude ont une large part. Dans le décor sans éclat de campagnes oubliées ou de faubourgs anonymes, ses personnages sont des âmes pures, qui éprouvent des sentiments droits et profonds, qui agissent et s’expriment avec parcimonie. L’humilité de leurs vies est restituée avec une tendresse et une simplicité éblouissantes, simplicité de pensée autant que d’expression qui est la principale qualité de la prose de l’auteur comme la marque d’un grand art. Au climat crépusculaire de ces histoires, à leur ton mélancolique, c’est un constant miracle d’émotion contenue qui répond et en éclaire la lecture.
Les lecteurs retrouveront dans ce recueil, sur une palette naturellement plus étendue, le charme sensible et cette sorte de « ligne claire » qui avaient fait le succès du roman Les yeux des chiens ont toujours soif.
  « J' ai oublié la marque du chocolat. Menier ? Poulain ? Je ne saurais le dire. Chaque tablette contenait une vignette joliment coloriée, qu’il fallait coller dans un album à la couverture en carton bleu pâle.
La page douze possédait trente-deux cases et me tenait particulièrement à cœur, car elle était consacrée à l’histoire de la course à pied. Fond et demi-fond y étaient à l’honneur, de Jean Bouin à Bannister, qui venait de battre le record du monde du mile en moins de quatre minutes, en passant par Nurmi, Ladoumègue, Beccali, Lovelock…

Grâce au chocolat de consommation courante acheté par mes parents, aux tablettes que je me procurais en cachette avec mes économies, et de multiples échanges entre camarades de classe, seule la case numéro huit, celle de Ladoumègue, restait vide.

Il aurait dû l’illuminer de sa merveilleuse foulée, et j’en étais d’autant plus meurtri que je vouais à ce champion un véritable culte. Certes, ses records du monde avaient été battus, mais il restait une figure de légende, et sa récente disqualification pour un prétendu professionnalisme, en faisait à mes yeux un martyr.
La recherche de cette vignette devint peu à peu pour moi une véritable obsession. J’achetai de plus en plus de tablettes et multipliai les échanges, toujours en vain.
J’échafaudai les projets les plus fous, et retins celui qui me parut le plus réalisable.

L’épicerie de notre quartier était tenue par une femme, au port altier, toujours vêtue d’une longue robe noire protégée par un tablier. Ses cheveux gris étaient ramenés en chignon.
On disait que son fiancé avait été tué durant la grande guerre, et qu’elle était restée fidèle aux serments qu’elle lui avait faits.
Certains murmuraient que sa chevelure, une fois libérée, était si longue qu’elle descendait sous le pli fessier. Vision satanique s’il en fut.
Elle avait certes perdu de sa fraîcheur et quelque peu grossi, mais son visage restait agréable et ses yeux savaient sourire.
Elle aimait les bons romans, en achetait souvent chez le vieux Noguès, à deux pas de son commerce.
Elle les prêtait volontiers à ses clients intéressés, van-tant avec passion ses auteurs préférés, Henry Bordeaux,
Pierre Loti, Anatole Le Braz, flattée, élevée, pensait-elle,
à un rang supérieur.
On l’interrogeait :
— Que me conseillez-vous, Madame Marguerite ?
Elle s’enthousiasmait :
— Prenez donc Pêcheur d’Islande, vous verrez, c’est merveilleux.

L’épicerie donnait sur deux rues, par sa vitrine sur la rue des Dames, par un long verger sur la rue des Écoles, où nous habitions.
Pour éviter un long détour, j’empruntais, comme les habitués, une allée bordée d’arbres qui traversait le verger.
On accédait à l’épicerie par un large couloir assez sombre.
Les réserves des produits vendus y étaient entreposées sur de simples rayonnages, derrière de lourds rideaux verdâtres, dans une odeur d’épices et de café.
Il me fallut plusieurs jours pour découvrir, en soulevant très vite à chaque passage un rideau, le coin des chocolats.
Le cœur battant, je m’emparai en tremblant de la tablette la plus accessible, et la glissai sous mon tablier noir d’écolier.
En proie à une véritable panique, je traversai en courant le verger, et me précipitai dans ma chambre.
Je décollai alors, avec d’infinies précautions et à l’aide d’une lame très fine préparée à l’avance, l’envers de l’emballage pour découvrir, consterné, couchée sur son papier d’argent, une vignette dont je ne savais que faire.
Je recollai alors le papier relativement intact, et glissai la tablette sous un gros dictionnaire, afin de parfaire mon travail.
Je la remis le lendemain sur son étagère, en dérobai une autre.
Devant un nouvel insuccès, je renouvelai, dans les jours qui suivirent, huit fois l’expérience, avec chaque fois un peu plus de savoir-faire et un peu moins de crainte, mais toujours aussi vainement.

Je pris peur, le jour où je vis Madame Marguerite lisser du plat de la main, l’air très étonné, l’envers d’une tablette avant de servir un client.
Le lendemain, elle m’entraîna dans son arrière-
boutique, et je crus qu’elle avait tout découvert. Je la suivis, la gorge nouée, les jambes flageolantes. Il faisait très sombre dans la pièce où elle m’introduisit, une sorte de salon aux meubles austères. Elle fit de la lumière en repoussant les volets, tira d’un long tiroir un foulard de laine et me le tendit.
— Tiens, tu le donneras à ta mère, de la part de la tricoteuse qui est tombée malade.
Ma pâleur devait être extrême. Elle remarqua mon trouble.
— Qu’as-tu ? Tu ne te sens pas bien ? Veux-tu t’asseoir ?
Je fis non de la tête, ébauchai un vague sourire. Elle me caressa les cheveux, et ce geste affectueux me remplit de honte.
C’est en traversant le verger que je décidai de mettre fin à mon jeu dangereux.

La semaine suivante, Maxime, mon meilleur ami, qui faisait aussi la collection des vignettes, m’annonça, radieux, et sans penser à mal :
— Ça y est, enfin, tu sais, j’ai Ladoumègue.
Je ressentis de l’amertume, puis de l’humiliation. Je bredouillai pourtant :
— Je suis content pour toi.
Il rayonnait. J’ai ajouté :
— Fais-moi voir la vignette.
Il a paru désolé.
— Mais je ne l’ai pas là. Elle est chez moi, collée dans mon album. Si tu veux, je t’emmène à la maison.
C’était un des jours les plus froids de l’hiver. Je n’étais jamais allé chez lui. Nous avons remonté la rue principale, traversé plusieurs carrefours. Il habitait une maison de style pavillonnaire avec un petit jardin.
Il a ouvert la porte à l’aide d’une clef cachée sous un pot de grès enfoui sous des feuillages, car ses parents étaient absents.
Une grande fenêtre rendait sa chambre agréable. Livres et cahiers étaient parfaitement rangés sur des étagères placées au-dessus de sa table de travail. Il a sorti son album d’un tiroir. La page douze était très incomplète, pourtant Ladoumègue était bien là.

Superbe, presque surhumain, il semblait à peine effleurer la piste de cendrée que l’on avait colorée en rose.

Je l’aimais bien, Maxime. Il avait un visage ingrat, n’était pas sportif et pas terrible en classe, mais il avait Ladoumègue !
Je n’arrivais pas à détacher mes yeux de son image, et Maxime a posé une main sur mon épaule :
— Tu l’auras bientôt, j’en suis persuadé.

Les jours suivants furent pénibles. On m’avait assuré que le costaud de la classe, Triplon, un grand aux épaules d’haltérophile, possédait plusieurs Ladoumègue. Faisant taire toute fierté, je suis allé le voir pendant la récréation. J’étais pour lui trop bon élève, et je savais qu’il ne m’aimait pas.
Je n’ai pas eu le temps d’ouvrir la bouche.
— Que me veux-tu, lèche-cul ?
Sans le regarder dans les yeux, j’ai dit très vite :
— Je t’échange tous mes doubles contre un Ladoumègue.
Il a ricané.
— Je savais que c’était ça que tu voulais. Va te faire foutre, petit.

J’ai baissé la tête, et j’ai fait demi-tour. Il a dû raconter l’histoire à ses copains, car je les ai entendu rire bruyamment autour de lui.
Quelques jours plus tard, Lesourd, le pitre de la classe, est venu me passer sous le nez la vignette, en dansant d’un pied sur l’autre.
C’en était trop. Je n’étais qu’un enfant, et je me suis effondré sur le ciment, secoué de sanglots, la tête sur mes genoux cachés entre mes bras.
Les rieurs qui nous entouraient sont restés stupides. Lesourd a rangé sa vignette, et ils sont tous partis. Je suis resté seul avec Maxime. Il s’est approché tout près de moi et m’a dit :
— C’est des dégueulasses. Faut que tu oublies tout ça.
À partir de ce moment-là, je ne me suis plus rendu aux lieux d’échanges, devant la loge du concierge à la récréation du matin.

Je savais, bien sûr, qu’on m’avait surnommé Ladoumègue.
— As-tu vu Ladoumègue ? Pousse-toi un peu, Ladoumègue ! Attention, Ladoumègue.
Ce fut bien pire au cours du dernier cross de l’année, tout au long du parcours.

Je perdis toute assurance, et terminai sixième de ce championnat d’académie que j’avais gagné l’année précédente.
Ma détresse était telle qu’un soir, après les cours, Maxime m’a dit :
— J’ai essayé de décoller ma vignette pour te la donner, mais je n’ai pas pu, elle se déchirait.
Ému, je lui dis qu’il était bien mon meilleur ami.
Le lendemain, le prof de maths, un petit homme assez replet, qui n’était certes pas un fin psychologue, me voyant rêvasser, cria en pleine classe :
— Ladoumègue, au tableau.
Ce fut du délire. Je traversai la classe, profondément meurtri.

La vignette me fuyait toujours, et j’en vins à penser que j’étais maudit.
Je devins solitaire. Mon travail s’en ressentit.
Un soir de février, Maxime me dit :
— Ce que tu peux être malheureux !
Inquiets, mes parents alertèrent la famille, frères, beaux-frères, grands-parents, cousins… Achetaient-ils le même chocolat que nous ? Avaient-ils la vignette numéro huit
en leur possession ? Les réponses, pourtant toutes très affectueuses, furent négatives.

Cette année-là, j’eus pourtant le bonheur de voir courir mon idole en démonstration, sur la piste en herbe d’une ville voisine.
Solitaire, presque timide avant la course, il s’envola dès le premier tour, de sa longue foulée aussi éblouissante.
Après avoir signé la photo que je lui présentai, il me tapota gentiment la joue.

À la rentrée scolaire, mon album me fut volé dans mon cartable. Désespéré, je passai la nuit suivante sans sommeil.
Le lendemain, alors que je prenais mon petit déjeuner, ma mère le posa devant moi sur la table.
— Tiens, dit-elle, il était resté derrière la grille du jardin, ce n’est pas raisonnable, il aurait pu pleuvoir la nuit dernière.
Je montai dans ma chambre en tremblant, persuadé de trouver des pages déchirées ou couvertes d’inscriptions.
Il était intact, et quelqu’un avait collé, avec beaucoup de soin, la vignette de Ladoumègue à la bonne place.
Maxime m’assura, avec véhémence, que ce n’était pas lui.
— Si je l’avais eue en double, je te l’aurais simplement donnée, a-t-il ajouté.

Mon bonheur fut cependant teinté d’amertume. Je n’avais pas eu le plaisir de la coller moi-même, comme j’avais tant de fois rêvé de le faire, et je ne connaissais pas le nom de celui qui avait eu pitié de ma détresse.

Plus de vingt ans ont passé. J’ai fait agrandir et encadrer une magnifique photo de Ladoumègue.
Elle est à la place d’honneur dans mon bureau. Les visiteurs sont étonnés, m’interrogent du regard. J’ai renoncé depuis longtemps à raconter son histoire.
Maxime vit à l’étranger. Madame Marguerite est morte, et l’épicerie a disparu.
Il reste encore quelques arbres fruitiers dans le jardin devenu sauvage.