Parution Septembre 2008
 

 

Photo J. Cristiani

* Patrick Renou est né en 1954 à Paris où il vit. Il est l’auteur de récits : Sorianoda ( Éditions de l’Envol, 1992 ), Tu m’entends ( Deyrolle, 1994 ) ; de deux essais : Albert Camus, de l’absurde à l’amour ( avec André Comte-Sponville et Laurent Bove, Paroles d’Aube, 1995, rééd. La Renaissance du Livre, 2001 ), Brisure ( Deyrolle, 1996 ) et d’un roman : Le rendez-vous ( Albin-Michel, 1999 ).

Patrick Renou
Seuls les vivants meurent
Roman. Préface d'André Comte-Sponville.
Septembre 2008, 168 p., 14/19 cm — 20,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.503.0

Vingt histoires de mortels, comme auraient dit les Grecs : vingt histoires de femmes et d’hommes, de tous âges, de tous milieux, de tous pays, de toutes époques, sous la lumière très douce ou très violente de la mort. Avec, après chacun de ces textes, avant celui qui suit, une autre histoire, toujours la même, toujours recommencée, entre deux personnages d’aujourd’hui, un homme, une femme, comme un roman par lettres — ce sont des lettres d’amour, ce sont des lettres d’adieu — à celle qui est partie dans le ciel d’Osaka, il y a quelques jours, et qui n’est pas revenue, et qui ne reviendra pas… Cela fait comme une basse continue, qui assure l’unité de l’ensemble, si savamment construit, qui le justifie, par sa fin, jusqu’à en faire un roman véritable, dont on ne sait plus, dans les dernières pages, si celui qui écrit ces lettres est l’auteur ou le personnage, qui aurait tressé ces morts ( réelles ? imaginaires ? ) pour les offrir, comme un bouquet, comme un tombeau, à l’absente définitive, tellement vivante, tellement aimée, tellement irremplaçable, et qui vient de mourir, comme tous les autres, et qu’aucune tombe jamais ne pourra contenir…
  « Massimo Jacomino, vingt-cinq ans, orage claquant dans l’air du soir, douze janvier 2001, la foudre est tombée derrière mes yeux. Sirène hurlante, dans l’éclair de la hache suspendue, rupture d’anévrisme, gyrophare bleu sur la route de Padoue que ma mémoire a gravé sur une lame d’acier, hémorragie cérébrale bruissante, massive, roulement de tonnerre, je suis mort au passage de la piazzale Santa Croce, via Giordano Bruno, sous un ciel lisse, perpétuel. Trente-huit ans, Nicolas Simonin, vingt septembre 1919, près de ma femme chérie, cordonnier, marié, deux enfants, je suis mort à Paray-le-Monial d’une pleurésie. La vie n’est pas un cadeau, deux florins en poche, sans mélancolie, j’en sors plutôt vite, Giuseppe Vittorini, dix-neuf ans et demi, né et mort dans le Ghetto Nuovo à Venise, le vingt-deux septembre 1765. Denisette Chauvensson, originaire de Douai, vendredi seize mai 1460, Arras, place du Grand Marché, après avoir craché sur la croix que l’évêque me tendait, je suis morte vivante à la flamme, sous les rires et les cris de la foule. Hans Thoolen, professeur de cristallographie à l’université de Rotterdam, veuf et esseulé, je suis mort durement le vingt avril 1882. Nairobi, la rage aux dents, Oginga Mboya, esclave humilié, aVamé, d’épuisement, cinq février 1726, je meurs d’une colère qui ne perd pas sa force.(...)
Birmingham, douze juin 1972, Annette Connelly, je suis morte avec mon amant Anthony Coleman, sur le siège arrière de sa Volkswagen berline à qui la route ne souriait plus. Smith & Wesson de mon mari, quatre balles dans mon cœur qui battait la chamade, et une autre encore dans la tête de mon amant. Huit octobre 1788, khanat du Daghestan, cinq heures du matin, Tuda Tokhta, trente-deux ans, fuir, fuir l’hiver rigoureux d’Argavani. Fuir vers le ponant ! Avec mon manteau épais, un kandjar à la ceinture, à ma droite une jarre de vin enterrée pour cicatriser les brûlures de la maladie du charbon, je meurs ici, bien avant Pouchkine, frissonnant, revêtu de pustules, à l’aine, à l’aisselle, au cou, le visage gonflé et mangé par la fièvre bubonique, in stadio ultimo. La « mort noire » me prend la poitrine sur les pentes douces appuyées au Caucase, dans les gorges chéries de mon Darial, couvertes ici de vergers, de jardins, de vignes. Échec au Roi… je quitte la vie de gaîté de cœur. Fragilité des couleurs, des sons, tambours et balalaïkas m’ont accompagné jusqu’au versant septentrional, jusqu’au bleu soleil des montagnes du Caucase. Montréal, Lennie McCale ici présent le deux mars 1839, Pied-du-Courant, prison des Patriotes, le sang devenu boueux, je suis mort par pendaison, les mains tordues, avec douze camarades. Shelley, Éléanor, Walter, Louise, mes enfants, fuyez. Bassin carrier, Blecquenecques, en ce mois de juin 1814 où le vent soulève la poussière du soir qui rétrécie les yeux, poudre les feuilles des arbres, enveloppe d’une pellicule grisâtre chênes, hêtres et châtaigniers, se pose sur les toits, soudant tuiles et charpente de scories de minerais, onze heures du matin, Hadrien Dambrine, je suis mort broyé, un bloc poreux de pierre bleue, cinq tonnes de granit fissuré sur le corps, silice noire mâchée, ingérée, digérée au fond de l’estomac. Comme mon père et mon oncle, asphyxiés, étouffés, empierrés bien avant ce jour, dans le sous-sol de nos carrières calcaires. Demain, pas de sueur épaisse, rafales de vent du nord, à l’église Saint-Léger la lumière passera. Kinshasa, dix-huit avril 2001, Kuma Tohanga, en face de Brazzaville, je meurs dans l’orage d’écume du rapide Congo, à l’endroit où le fleuve devient navigable. Mon fils, ma fille les bras battant, m’accompagnent dans le tourbillon de notre bateau. Douze janvier 1952, Angelina De Filippo vingt-deux ans, Syracuse, je suis morte violée sous les coups de deux hommes ordinaires redevenus des animaux. William Rowlands, trente-huit ans, glaciériste, douze février 1988, veille de mon départ dans les Rocheuses canadiennes pour escalader le Polar Circus, Parc national Banff, je suis mort d’un arrêt cardiaque en descendant l’escalier de mon hôtel à Calgary, inversion de température, avalanche de temps, je ne laisserai plus tomber ma voix en écho sur les parois de glace. Hiroshima, , huit heures seize, six août 1945, la matière devenue énergie, noyau d’uranium fusionnant en cascade, Takahashi Hiromi, le dessin de mon kimono imprimé sur ma peau, je suis morte avec ma fille Mikami dans les bras, sur le Pont Miyaku, sous la pression de plusieurs millions d’atmosphères. Fission nucléaire, irradiation, millionième de seconde, cadavres pétrifiés, brûlés, corps remplacés, fossilisés, recouverts de poudre. Pour les autres, pour tous les autres, pour ceux qui ont perçu, enduré, et survécu à Little-Boy, les yeux agrandis, mangés de rouge, spectres hébétés, sidération, chair de parchemin, trouée, ulcérée, mutilée, dans la bouche un sang noir, épais, onde de surpression, rupture des alvéoles pulmonaires, embolie gazeuse, dyspnée, étouffement, sffocation, dans les yeux emprisonnés, dans la gorge, dans les jours à venir, une longue hémorragie. L’abîme renversé sur le monde, l’Enfer de Dante modifié, qui descend, dernier chant. Puis les tumeurs solides, de la peau, des poumons, du cerveau, de la thyroïde, de la vessie, des intestins, du sein, des ovaires. Neuf août 1945, rage de destruction, éclair blanc solidifié, de plutonium cette fois. Nagasaki, , onze heures deux, Matsuo-Chan, le fantôme mutilé de ma sœur s’est faufilé jusque chez nos grands-parents qui n’avaient laissé que leur ombre sur les murs. Le lendemain, un large soleil au plus haut, midi, devant la radio les survivants se lèvent, notre empereur vénéré Hiro-Hito demande au Japon d’accepter l’inacceptable, déclare la capitulation, sans condition, de notre pays. L’aube qui pourra s’adresser au néant, nous trouvera serrées entre ses dents. Ancré en rade de Tokyo, après six jours debraise et de brouillard ajustés l’un contre l’autre, sur un plancher d’acier qui tangue, à bord du cuirassé Missouri, notre empereur signe, accablé, cette soudaine reddition.
Descendre, remonter l’invisible tissu d’un siècle. Dans le bruit des machines, la nuit enveloppant l’un et l’autre horizon. Massif des Vosges, vallée de la Bruche, douze septembre 1943, Marie Rosenzweig, N.N., deux lettres rouges dans le dos. Nacht und Nebel, avec trente-six fantômes, huit kilomètres le long de landes, sol formé de sable et de terre pourpre, ceinture de prairies, de forêts, depuis la gare de Rothau, derrière les feuilles, raideur râpeuse des carrières de granit, l’herbe dans les fossés, sur le goudron, les pieds en sang. Ne pas te perdre. Dans tes pas, ne pas lâcher ta main maman, marcher. Au loin l’aboiement des chiens, double rangée de barbelés, huit miradors à flanc de coteaux, dix-sept baraquements en bois étagés. Sous mon châlit qui tourne, maman, j’entends ta voix qui m’apaise. Soleil vertical, comme plus haut, comme plus loin, douze heures, Struthof 87, corps enchevêtrés, acide cyanhydrique, Zyklon-B fabriqué à l’usine de Villers-Saint-Sépulcre. Assise, sur le sol de France, onze ans, je suis morte avec ma mère, Elisheva, dans la chambre à gaz du KL-Natzwiller.
Prenez soin du soleil, des étoiles, des arbres, des sangliers, des gazelles, des fourmis, des hommes aussi. »
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