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Le lieu
Lhôpital psychiatrique dAuxerre
« Inspirée des travaux précurseurs dEsquirol, la Loi du 30 juin 1838 fit obligation à chaque département français de concevoir des lieux daccueil et de soins pour les malades mentaux. Cest un médecin aliéniste, Jacques Henri Girard de Cailleux qui fut amené à diriger dans lYonne la conception du nouvel asile, construit sur le site de lancien Hôpital général dans lequel se trouvaient encore quelques malades et indigents de la ville. La réalisation architecturale des nouveaux bâtiments fut confiée aux deux architectes attachés au département : dabord à Jean Boivin, puis à son collègue Germain Piéplu.
Hors des frontières médiévales de la ville, le complexe hospitalier sintègre dans un ensemble urbain qui sorganise sur un axe perpendiculaire à la route de Joigny, avec en symétrie la prison, et sur une hiérarchisation des secteurs de soins amenant progressivement les bâtiments vers les vignes du Clos de la Chaînette au milieu desquelles se trouvait également un potager fournissant lintendance de lhôpital.
La construction de lhôpital séchelonnera entre 1841 et 1860, mais est accélérée en 1850-1851 avec la nomination à Auxerre du préfet Haussmann qui active le Conseil Général afin quil honore ses engagements. Pour convaincre la collectivité territoriale de financer lachèvement de la mise en place des dfférents services, il propose de construire un bâtiment central dans lhôpital pour regrouper les prestations qui pourront alors être communes avec la prison, dont Jean Boivin est également larchitecte et qui se situe de lautre côté de la route de Joigny ( actuellement avenue Charles de Gaulle ) : les services administratifs, les locaux techniques, dont la buanderie, les cuisines et les caves, desserviront ainsi les deux institutions. Cette solution plus économique convainc le Département de parachever lensemble des constructions qui gèrent ainsi dun côté de la route le désordre social et de lautre le dérèglement psychique.
La logique de Girard de Cailleux, largement inspirée des promoteurs en France des premières doctrines aliénistes, était, entre autres, quune organisation rigoureuse fondée sur la symétrie des espaces et de larchitecture devait avoir une influence bénéfique restructurant les désordres mentaux des personnes internées. Pour ces aliénistes, le fou nest plus une personne insensée, la communication est possible. Cet espace de rencontre est à lorigine de lasile qui nest plus uniquement conçu comme un lieu denfermement et dexclusion. Larchitecture raisonnée par une pensée claire et lisible participe ainsi implicitement aux programmes de soins. De par la volonté de Girard de Cailleux de mettre en pratique la pensée dEsquirol selon laquelle « un hôpital daliénés est un instrument de guérison », il a été demandé aux architectes de séparer dans des bâtiments distincts, qui ne donnaient pas accès les uns aux autres, les différents malades suivant la gravité de leur cas. Chaque corps de bâtiment possède une cour intérieure avec un espace de verdure aménagé pour le repos des patients et des plantations darbres : cèdres, séquoias, ginkgos, platanes
qui contribuent à lapaisement général. Dans le cahier des charges architectural, Girard de Cailleux demande de prévoir également une salle de musique et des ateliers nécessaires aux protocoles thérapeutiques. Chaque pathologie est ainsi séparée, afin que les plus agités et dangereux ne perturbent pas les patients moins atteints. Éloignés des aires de plus grande sociabilité, les cas les plus critiques sont isolés dans deux pavillons en arc de cercle dont chacune des cinq cellules donne accès à un jardin privatif situé aux bords du saut-de-loup clôturant le parc, à lopposé de lentrée principale de lhôpital. (...)
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Les hommes
Haussmann et les Girard de Cailleux
un drame balzacien sur trame psychiatrique
Cest à Auxerre, au printemps 1850, que se sont rencontrés les deux hommes : Haussmann, ladministrateur à poigne voué à lordre, Girard, le médecin humaniste épris de modernité. Leur ambition, leur volonté de réussite les rapprochent. Un dossier commun à défendre les lie : la réalisation du nouvel établissement psychiatrique de lYonne conçu comme un véritable complexe urbanistique, marqué par une organisation raisonnée où lordre, la partition et la symétrie visent à contribuer au traitement même des désordres mentaux de ses pensionnaires. Cest en 1860 que sachève le chantier.
Mais dès 1852, Haussmann a quitté lYonne ; un an plus tard, il est préfet de la Seine. Cest là quil va mettre en uvre le pharaonique chantier de la rénovation de Paris, éclairé des visions sociales du nouvel Empereur : éradiquer les taudis, la misère, la maladie, visages jumeaux du paupérisme
Pour développer le volet de lassistance aux malades mentaux, Haussmann se tourne naturellement vers son ancien interlocuteur auxerrois, Jacques Henri Girard, dont il admire lintelligence, lesprit dinitiative, lenthousiasme, et quil na jamais perdu de vue : nest-il pas intervenu personnellement lannée précédente, « au nom des sentiments destime et damitié » qui le lient avec laliéniste, pour lui obtenir le décret impérial lautorisant à prendre le nom de Girard de Cailleux, qui associe au sien le patronyme de son épouse ? En 1860, débute entre les deux hommes une nouvelle collaboration, étroite et féconde : désormais inspecteur général des établissements daliénés de la Seine, Girard de Cailleux met en chantier la vaste campagne de construction et daménagement de toute une génération dhôpitaux psychiatriques directement inspirés du prototype auxerrois : cest entre autres, la naissance de Sainte-Anne ou de Ville-Evrard
La consécration ultime de lamitié dHaussmann et de Girard sera lunion de leurs deux familles. Laliéniste a quatre filles à marier ; le préfet a ( plutôt mal ) marié les siennes, mais il a un neveu et filleul, fils unique de sa sur aînée, Emmanuel Artaud, né en 1842, quil a désigné pour être lhéritier de ses titres et pour lequel il a obtenu en 1864 lautorisation de relever le nom des Haussmann. Cultivé et brillant, le jeune Artaud-Haussmann a été auditeur au Conseil dÉtat, puis commissaire du gouvernement auprès du Conseil de préfecture de la Seine ; il est également lauteur dune étude érudite sur la poésie chevaleresque de lAllemagne du Moyen Âge. Mais, en 1866, il sest converti au catholicisme au grand dam du protestant alsacien quest son oncle. Lépouse que lui choisissent les deux familles est Louisa, la quatrième des cinq enfants Girard, de dix ans sa cadette, tout juste sortie de sa pension. Lunion est célébrée à Buvin-lès-Avenières, propriété iséroise de la famille de Cailleux, le 4 octobre 1869, le jour même du 17ème anniversaire de Louisa. Cest un prélat mondain alors très à la mode qui officie : Mgr Marie-Bernard Bauer, juif converti dorigine autrichienne, ancien carme attaché à la chapelle de limpératrice Eugénie. Mais la fête impériale touche à son terme : à onze mois de là, Girard et Haussmann auront perdu titres et revenus.
Elle aussi dégrisée, Louisa commence à découvrir lexaltation mystique de son époux qui lui offre de saimer chastement « comme frère et sur » pour faire de leur union le seul mariage quil juge « honorable et acceptable », «le plus élevé et le plus noble possible »
Très jeune, totalement ignorante des choses de la vie, séduite peut-être par létrangeté même de la situation assez propre, en ces temps, à ravir une adolescente pieuse et rêveuse , Louisa va sen accommoder des années durant ; tout au plus fait-elle des neuvaines à saint Joseph de Cupertino pour mettre fin à la stérilité dont elle se croit atteinte ! Mais chacun des deux époux loge à un étage différent dans le riche hôtel parisien de Mme Artaud mère et Emmanuel est très souvent absent. Louisa salarme-t-elle enfin au début des années 1880 lorsque son « mari » prend lhabitude de revêtir une soutane ?
Quand, en 1886, aura éclaté le scandale, lancien préfet Haussmann résume ainsi les faits, à sa manière un peu brutale : « [Mon neveu] avait fait un mariage singulier, toujours envahi par le mysticisme étrange dont il était la victime. Il avait convenu avec sa fiancée de ne faire quune union mystique renouvelée de celle de saint Henri. Il entreprit alors de longs voyages en Palestine, puis se rendit à Rome et raconta son cas particulier au Pape en lui demandant si, dans de pareilles conditions, lÉglise ne pouvait annuler son mariage. Sur réponse affirmative de la Curie romaine, il se fit prêtre et, petit à petit, finit par obtenir le titre dévêque in partibus, avec les fonctions de camérier de Sa Sainteté. Grand fut létonnement de ma nièce par alliance quand on lui apprit quelle était mariée à un évêque ! (...) ».
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