Parution Septembre 2008

*Né en 1971, Emmanuel Berry est un ancien élève de Serge Gal (Image-ouverte). Au cours de cette formation, il a rencontré Robert Frank et travaillé auprès de Paolo Roversi avec lequel il a noué une relation d’amitié. Plus tard, sa rencontre avec le peintre Jean-Pierre Pincemin fut pour lui déterminante. Il est également proche du photographe Yves Guillot.
Lauréat du Prix Ilford en 1994, son travail est régulièrement exposé (Carré d’Art en 2004, Centre d’Art de l’Yonne en 2006…). Il a publié à nos éditions Les oiseaux de Sens ( avec un texte de Pascal Commère, 2007 )..

Emmanuel Berry
Le photographe, l'architecture et la raison

30 photographies en couleur.Textes de Jean-Luc Dauphin, Jacques Py.
72 p. 16,5/21,5 cm.
2008. ISBN 978.2.86853.507.8
22,00 Euros

Tirage de tête :
100 ex. numérotés sous coffret accompagnés d'un tirage original signé par l'auteur : 130,00 euros
Lorsque Emmanuel Berry vient hanter l’architecture de cet hôpital psychiatrique d’Auxerre qui se voulait exemplaire, un trouble s’installe progressivement sur ses clichés où de discrètes altérations de la réalité apparaissent. Un léger brouillard s’étale comme un voile insidieux porté sur les choses si crûment délaissées dans l’enceinte de l’ancien asile haussmannien, aujourd’hui déserté. Les feuilles mortes ont envahi les cours dépouillées de toute vie et les massifs sans entretien s’égarent hors des bordures cimentées. Dans ces locaux historiques, où désormais un film de poussière recouvre les lieux, la corruption lente du temps s’empare inéluctablement des objets et de minimes indices révèlent les relâchements d’une mise en scène médicale et sociale des lieux… Devant l’implacable ordonnancement des bâtiments, il constate une défection de la force rationnelle et objective de la photographie, il s’en remet au doute, se livre au subjectif et à l’intime.
Le lieu
L’hôpital psychiatrique d’Auxerre

 

« Inspirée des travaux précurseurs d’Esquirol, la Loi du 30 juin 1838 fit obligation à chaque département français de concevoir des lieux d’accueil et de soins pour les malades mentaux. C’est un médecin aliéniste, Jacques Henri Girard de Cailleux qui fut amené à diriger dans l’Yonne la conception du nouvel asile, construit sur le site de l’ancien Hôpital général dans lequel se trouvaient encore quelques malades et indigents de la ville. La réalisation architecturale des nouveaux bâtiments fut confiée aux deux architectes attachés au département : d’abord à Jean Boivin, puis à son collègue Germain Piéplu.

Hors des frontières médiévales de la ville, le complexe hospitalier s’intègre dans un ensemble urbain qui s’organise sur un axe perpendiculaire à la route de Joigny, avec en symétrie la prison, et sur une hiérarchisation des secteurs de soins amenant progressivement les bâtiments vers les vignes du Clos de la Chaînette au milieu desquelles se trouvait également un potager fournissant l’intendance de l’hôpital.

La construction de l’hôpital s’échelonnera entre 1841 et 1860, mais est accélérée en 1850-1851 avec la nomination à Auxerre du préfet Haussmann qui active le Conseil Général afin qu’il honore ses engagements. Pour convaincre la collectivité territoriale de financer l’achèvement de la mise en place des dfférents services, il propose de construire un bâtiment central dans l’hôpital pour regrouper les prestations qui pourront alors être communes avec la prison, dont Jean Boivin est également l’architecte et qui se situe de l’autre côté de la route de Joigny ( actuellement avenue Charles de Gaulle ) : les services administratifs, les locaux techniques, dont la buanderie, les cuisines et les caves, desserviront ainsi les deux institutions. Cette solution plus économique convainc le Département de parachever l’ensemble des constructions qui gèrent ainsi d’un côté de la route le désordre social et de l’autre le dérèglement psychique.

La logique de Girard de Cailleux, largement inspirée des promoteurs en France des premières doctrines aliénistes, était, entre autres, qu’une organisation rigoureuse fondée sur la symétrie des espaces et de l’architecture devait avoir une influence bénéfique restructurant les désordres mentaux des personnes internées. Pour ces aliénistes, le fou n’est plus une personne insensée, la communication est possible. Cet espace de rencontre est à l’origine de l’asile qui n’est plus uniquement conçu comme un lieu d’enfermement et d’exclusion. L’architecture raisonnée par une pensée claire et lisible participe ainsi implicitement aux programmes de soins. De par la volonté de Girard de Cailleux de mettre en pratique la pensée d’Esquirol selon laquelle « un hôpital d’aliénés est un instrument de guérison », il a été demandé aux architectes de séparer dans des bâtiments distincts, qui ne donnaient pas accès les uns aux autres, les différents malades suivant la gravité de leur cas. Chaque corps de bâtiment possède une cour intérieure avec un espace de verdure aménagé pour le repos des patients et des plantations d’arbres : cèdres, séquoias, ginkgos, platanes… qui contribuent à l’apaisement général. Dans le cahier des charges architectural, Girard de Cailleux demande de prévoir également une salle de musique et des ateliers nécessaires aux protocoles thérapeutiques. Chaque pathologie est ainsi séparée, afin que les plus agités et dangereux ne perturbent pas les patients moins atteints. Éloignés des aires de plus grande sociabilité, les cas les plus critiques sont isolés dans deux pavillons en arc de cercle dont chacune des cinq cellules donne accès à un jardin privatif situé aux bords du saut-de-loup clôturant le parc, à l’opposé de l’entrée principale de l’hôpital. (...)

Jacques Py

Les hommes

Haussmann et les Girard de Cailleux

un drame balzacien sur trame psychiatrique

 

C’est à Auxerre, au printemps 1850, que se sont rencontrés les deux hommes : Haussmann, l’administrateur à poigne voué à l’ordre, Girard, le médecin humaniste épris de modernité. Leur ambition, leur volonté de réussite les rapprochent. Un dossier commun à défendre les lie : la réalisation du nouvel établissement psychiatrique de l’Yonne conçu comme un véritable complexe urbanistique, marqué par une organisation raisonnée où l’ordre, la partition et la symétrie visent à contribuer au traitement même des désordres mentaux de ses pensionnaires. C’est en 1860 que s’achève le chantier.

Mais dès 1852, Haussmann a quitté l’Yonne ; un an plus tard, il est préfet de la Seine. C’est là qu’il va mettre en œuvre le pharaonique chantier de la rénovation de Paris, éclairé des visions sociales du nouvel Empereur : éradiquer les taudis, la misère, la maladie, visages jumeaux du paupérisme… Pour développer le volet de l’assistance aux malades mentaux, Haussmann se tourne naturellement vers son ancien interlocuteur auxerrois, Jacques Henri Girard, dont il admire l’intelligence, l’esprit d’initiative, l’enthousiasme, et qu’il n’a jamais perdu de vue : n’est-il pas intervenu personnellement l’année précédente, « au nom des sentiments d’estime et d’amitié » qui le lient avec l’aliéniste, pour lui obtenir le décret impérial l’autorisant à prendre le nom de Girard de Cailleux, qui associe au sien le patronyme de son épouse ? En 1860, débute entre les deux hommes une nouvelle collaboration, étroite et féconde : désormais inspecteur général des établissements d’aliénés de la Seine, Girard de Cailleux met en chantier la vaste campagne de construction et d’aménagement de toute une génération d’hôpitaux psychiatriques directement inspirés du prototype auxerrois : c’est entre autres, la naissance de Sainte-Anne ou de Ville-Evrard…

La consécration ultime de l’amitié d’Haussmann et de Girard sera l’union de leurs deux familles. L’aliéniste a quatre filles à marier ; le préfet a ( plutôt mal ) marié les siennes, mais il a un neveu et filleul, fils unique de sa sœur aînée, Emmanuel Artaud, né en 1842, qu’il a désigné pour être l’héritier de ses titres et pour lequel il a obtenu en 1864 l’autorisation de relever le nom des Haussmann. Cultivé et brillant, le jeune Artaud-Haussmann a été auditeur au Conseil d’État, puis commissaire du gouvernement auprès du Conseil de préfecture de la Seine ; il est également l’auteur d’une étude érudite sur la poésie chevaleresque de l’Allemagne du Moyen Âge. Mais, en 1866, il s’est converti au catholicisme — au grand dam du protestant alsacien qu’est son oncle. L’épouse que lui choisissent les deux familles est Louisa, la quatrième des cinq enfants Girard, de dix ans sa cadette, tout juste sortie de sa pension. L’union est célébrée à Buvin-lès-Avenières, propriété iséroise de la famille de Cailleux, le 4 octobre 1869, le jour même du 17ème anniversaire de Louisa. C’est un prélat mondain alors très à la mode qui officie : Mgr Marie-Bernard Bauer, juif converti d’origine autrichienne, ancien carme attaché à la chapelle de l’impératrice Eugénie. Mais la fête impériale touche à son terme : à onze mois de là, Girard et Haussmann auront perdu titres et revenus.

Elle aussi dégrisée, Louisa commence à découvrir l’exaltation mystique de son époux qui lui offre de s’aimer chastement « comme frère et sœur » pour faire de leur union le seul mariage qu’il juge « honorable et acceptable », «le plus élevé et le plus noble possible »… Très jeune, totalement ignorante des choses de la vie, séduite peut-être par l’étrangeté même de la situation – assez propre, en ces temps, à ravir une adolescente pieuse et rêveuse –, Louisa va s’en accommoder des années durant ; tout au plus fait-elle des neuvaines à saint Joseph de Cupertino pour mettre fin à la stérilité dont elle se croit atteinte ! Mais chacun des deux époux loge à un étage différent dans le riche hôtel parisien de Mme Artaud mère et Emmanuel est très souvent absent. Louisa s’alarme-t-elle enfin au début des années 1880 lorsque son « mari » prend l’habitude de revêtir une soutane ?

Quand, en 1886, aura éclaté le scandale, l’ancien préfet Haussmann résume ainsi les faits, à sa manière un peu brutale : « [Mon neveu] avait fait un mariage singulier, toujours envahi par le mysticisme étrange dont il était la victime. Il avait convenu avec sa fiancée de ne faire qu’une union mystique renouvelée de celle de saint Henri. Il entreprit alors de longs voyages en Palestine, puis se rendit à Rome et raconta son cas particulier au Pape en lui demandant si, dans de pareilles conditions, l’Église ne pouvait annuler son mariage. Sur réponse affirmative de la Curie romaine, il se fit prêtre et, petit à petit, finit par obtenir le titre d’évêque in partibus, avec les fonctions de camérier de Sa Sainteté. Grand fut l’étonnement de ma nièce par alliance quand on lui apprit qu’elle était mariée à un évêque ! (...) ».

 

Jean-Luc Dauphin