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Nous ne sommes pas seuls. Des êtres nous accompagnent sur la page, marchant à nos côtés depuis les premiers balbutiements, alors que le geste d'écriture n'est pas encore sorti du brasier qu'il nourrit. Les raisons qui le motivent demeurent lointaines. Et obscures. Pour le lecteur, aussi bien que pour le narrateur tout jeune garçon d'abord, avant qu'il ne découvre qu'écrire questionne précisément ce mystère.
Sans prétendre déceler l'origine d'un tel geste, il arrive que s'imposent à nous certains instants étroitement liés à ce besoin vital qui ne nous quittera plus, comme à la manifestation de son désir. Essentiels instants, quoique prélevés dans la vie de tous les jours, qui désignent le chemin, s'ils ne l'ont pas tracé. Et d'où surgissent, en un monde avivé du seul pouvoir des mots, bien que peu ouvert aux livres, quelques-unes des silhouettes qui, pour n'avoir pas toujours mesuré la portée de l'engagement ni partagé sa réelle nécessité, ne l'ont pas découragé. Au point d'en accompagner les premiers pas, secrètement, et, chacune à sa façon, d'en favoriser les prémices.
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Maria
«Jai franchi le portail. Jétais seul. Il faut du temps pour être plusieurs, apprendre à dire nous. Sur la tombe je ne me suis pas attardé. Pour dire vrai, je lai contournée. Des fois que je ne puisse plus men détacher. En semaine on ne croise pas grand monde. Jai oublié. Sauf le cri de rouille de la grille en louvrant. Mais je ne me suis pas retourné. Vous comprenez. Par les allées jai filé vers le fond. Là où une falaise reconstituée rappelle quil y a longtemps lune des filles du château, la plus jeune, est tombée dun rocher dans la mer. Gabrielle elle sappelait, son nom figure en lettres capitales au-dessus du portail. Orthographié au masculin. Comme si une jeune fille navait pas le droit de donner son nom à un cimetière, quand elle en est la première occupante. Puis direction le caveau, dans lombre de la falaise. Deux ou trois chauve-souris pendaient accrochées au plafond. Mais je ne vais pas tout raconter.
Dautant quune composition française doit être brève en classe de quatrième. Et ce que je cherche aujourdhui se tient en face, dans le mur. Cest une porte. Une vieille porte en bois. Je lai tirée. Cest alors que Maria est apparue, aussitôt. Toute petite là-bas sous les tilleuls, à lentrée de la Grande allée. Je pourrais dire que cétait la première fois, mais ce nest pas vrai. Puisque je lattendais. Comme presque toujours je guette sa venue, faisant mine de me cacher pour la mieux surprendre. Jai appuyé mon épaule au chambranle. Et ça faisait longtemps déjà. Longtemps que javais vu Maria avancer sous les arbres, une couronne de lierre à la main. Ou de marguerites. Des marguerites toutes blanches avec un cur jaune. Mais je dois prendre un peu de recul, quoiquelle ne puisse pas me voir doù elle est. Cest cela qui importe.
Jai fermé les yeux. Le temps de la laisser approcher. Soudain elle a eu ce geste de la main de relever une mèche tombée de son chignon en travers de son visage. Je la retrouvais tout entière. Elle dont je nai jamais respiré le moindre parfum quand je lembrasse, hormis, sur ses joues où court un fin duvet, une odeur de bois brûlé et de cendres, le parfum de sa peau qui sent celui du lieu, aujourdhui encore, qui est lodeur de la grande cuisine du château où je viens masseoir le jeudi, absorbant à la fin de ma besogne une verrée de café mâtiné de chicorée quelle me sert en remerciement, quoiquelle ne dise rien de cette façon déchange, qui peut-être nen constitue pas une à ses yeux, tenant à ne pas établir comme un troc entre nous léchange du liquide clairet et la brouettée de bois que je fends au bûcher à chacune de mes venues. Après quoi elle moffre une pomme, dune espèce ancienne, Canada, Calville ou Belle de Boskoop, quelle sen va quérir dans une pièce derrière loffice, qui fut et sappelle encore la chapelle et où les fruits reposent, lhiver, sur des journaux étendus à même le sol. Dans les années qui suivront, elle ajoutera un paquet de cigarettes, prétextant que je lai gagné, à moins que rapportant de sa chambre un porte-monnaie noirci elle nen sorte une grosse pièce qui brille pour marquer le passage vers la nouvelle année.
À son habitude, elle portait un devantier. Jen devinais mal la couleur ; vu dici lensemble tenait du gris sombre. Elle sest arrêtée. A levé le front pour regarder vers la cime des arbres. Des corneilles en train de nidifier se jalousaient la partie du ciel restée vide. Puis son regard a gagné en dedans la trajectoire intérieure quil sétait fixé, et ça ne datait pas daujourdhui, sur le chemin, parmi le gris presque blanc des pierres usées sous les roues des charrettes. Jai rouvert les yeux. Bientôt elle serait là, surprise. « Mon dieu qutu mas fait peur ! » dirait-elle, comme chaque fois que je me cache derrière la porte. Japproche ma joue de la sienne, touche le devantier. Létoffe si douce au revers, toute parsemée de minuscules fleurs violettes. Comme des corolles dasters, jai pensé. En dessous, ses bas de coton plissaient légèrement autour de la cheville, marquant trois traits légers, invisibles dici. Mais je connaissais tant de choses de Maria. De sa tenue, je veux dire, qui ne varie pas. À commencer par ses caoutchoucs aux pieds. Dedans sajuste la pantoufle, dune matière feutrée un peu chinée, noir et violet, comme le devantier, à ceci près que les motifs des pantoufles sont composés de lignes.
Gris ses cheveux, presque blancs, à tel point quon ne les remarque plus. De ce gris que lâge impose, non sans un reflet brillant malgré lemprise des peignes. Maintenant que jen suis à préciser une interrogation ressassée dans le
silence depuis tant dannées, je prends conscience que je ne leur connus pas dautre coiffure, ni couleur. Une question me retient. Comment était Maria avant, quand elle nétait pas cette vieille petite femme toute vêtue de noir montant dun pas alerte la Grande allée qui conduit au cimetière ? Ou, pour le dire autrement, Maria a-t-elle été jeune ? Laurais-je aimée alors ? Je nai jamais parlé du passé avec elle de son passé. Le présent a pris toute la place, un présent seulement occupé par les choses ordinaires dont certaines semblent éternelles et dont elle attend le retour avec les saisons. {...} »
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