Parution Octobre 2005


* Pascal Commère, né en 1951, travaille en Bourgogne. Il vit à la campagne, écrit régulièrement et publie depuis 1978. Bourse Del Duca pour son premier roman ( Chevaux, Denoël, 1987 ) et Prix de poésie Guy Levis Mano 1990.
Son plus récent livre de poèmes, Bouchères, a paru chez Obsidiane en 2003. Il a fait paraître à nos éditions Solitude des plantes en 1996, Le grand tournant en 1998 , La grand’ soif d’André Frénaud en 2001 et D'un pays pâle et sombre en 2004.

 

Pascal Commère
Le vélo de saint paul

Histoires
152 p. 14/19.
2005. ISBN 2.86853.436.8
16,00 Euros

 Des chevaux de Solutré à l’antique car de ramassage de La fuite d’Égypte, en passant par Le vélo de saint Paul, les huit histoires qui composent ce livre se souviennent, chacune à leur manière, d’un épisode mythique de la grande Histoire, telle que l’enfance la découvrira au temps du catéchisme et du collège.
En fait deux lectures se croisent dans l’espace de la narration. Une fois de plus sans doute il s’agit de donner sens à quelques effarements premiers, c’est pour mieux retenir ce qu’une vie d’homme doit aux autres. Ceux-là qui passent — un temps ils s’éternisent —, êtres défaits qu’une mémoire, prenant vie et recul dans une langue qui fut la leur, a choisi de sauver de l’oubli, revenants de guerre, à moins qu’ils ne fussent encore en route. Petits teigneux noués à un monde d’herbe à chats et de couleuvres, journaliers louant leurs bras le temps d’une saison avant que de finir sur un lit à barreaux de l’hospice, bêtes et gens, commis en la demeure obscure, courtiers en bestiaux démarchant à bicyclette, tous ont en commun qu’ils ne s’attardent guère. Pas plus qu’il ne faut de temps à leurs gestes pour côtoyer, sur la poussière, l’ombre rafistolée de la « Choillot », indispensable remorque à deux roues que courtise en fin d’après-midi un vieux trâcle sauvé de la rouille.
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 « De ceux qui passèrent, les talons endurcis dans les houseaux… Mais il nous faut tenir compte d’une chose. Ceux-là qui s’adressaient à nous, asservis depuis l’aube aux taches et gestes propices à servir le bétail, et dont nous tirions un savoir jugé essentiel, avaient les gencives dégarnies, l’appareil adapté un temps à leur mâchoire ayant été relégué dans l’ombre d’un tiroir de commode cirée, aussi peu justifié alors que l’épingle de cravate et l’anneau du mariage. Il en résulte que la langue parlée portait déjà en elle, à travers une chaîne de sons récursifs, la marque d’un écrasement. C’est ainsi que nous l’entendons, dans la persistance des syllabes en je et che qui scandent un patois pratiqué malgré soi selon le rythme d’une attelée toute proverbiale. “ Houjeaux ” donc, par quoi traîne la langue et s’accentue. Sac à l’épaule, rude baluchon, ou valise de carton bouilli à la main comme l’un d’eux qui rentrait chaque fin de semaine par le car de trois heures de la maison d’arrêt, où il purgeait à la demande une peine adaptée à la condamnation de menus larcins effectués sans grandeur. Costumé de bleu sombre — l’uniforme des pompes funèbres où il était employé dans la journée — le chef sculpté à la brillantine, il traversait le pont, un mégot éteint à la lèvre. Moins reluisant dans la mise, parce qu’un rien penché dans sa tenue et enclin à mordre la terre à la moindre déflagration, un autre resta parmi nous un temps. C’est beaucoup dire. Petit Perrault, puisqu’il ne s’appelait pas autrement et ce n’est point un " Gustave " jeté sur un ton à peine moins brut que betteraves aux bêtes qui pût changer les habitudes par quoi nous nous reconnaissons, gardant mémoire des uns comme des autres plus longtemps qu’il n’y paraît. »