Parution Octobre 2007
 




Laurent Girerd est né à Toulon en 1972. Il vit à Paris et travaille dans l'édition. Auteur de courtes proses et de poèmes parus en revue (Arpa, Le Nouveau Recueil, la N.R.F., Rehauts), il a publié L'Attache aveugle (Cheyne, 1998) et Impotentia (La Chasse au Snark, 2002). Le récit La traversée lui a été inspiré par la visite, en l'an 2000, des ruines antiques du forrtin de Ksar Ghilane, dans le grand sud tunisien.

Laurent Girerd
La traversée
Récit.
Octobre 2007. 80 p., 14/19 cm. — 14,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.495.8

De texte bref donne à lire le fulgurant journal d'un soldat romain ayant vécu, au IVème siècle après J.-C.dans un fortin très isolé parmi les sables brûlants du désert saharien.
«Dans ce lieu soumit à l'effacement, au mirage perpétuels», comme pour survivre à la paix, à l'attente et à l'ennui, celui-ci cède littéralement au violent appel d'un petit bloc de pierre qui fera de lui un sculpteur, transformera le centurion angoissé en un artiste ébloui et fiévreux.
Les grandes ombres de Buzzati et de Gracq, qui ne planent que de loin sur ce récit intense, ne doivent en aucun cas en empêcher la lecture. C'est tout le contraire.
I

Après souper, tandis qu’on s’attardait à une partie d’osselets dans la cour, un roulement de tam-tam s’est mis à résonner sous le fiiiirmament. L’officier sur-le-champ a désigné quatre éclaireurs, dont j’étais. Harnachés légèrement, nous avons quitté le fortin à la recherche du mystérieux musicien.
La nuit était claire, les dunes posaient nues sous la lune, l’air sur nos joues avait la douceur d’une queue de renard, nos pieds jusqu’à la cheville s’enfonçaient dans le sable comme dans le plaisir. Ainsi avons-nous marché plus d’une heure au rythme de ce que nous ressentions de plus en plus comme une lente et apaisante pulsation céleste.
Pourtant, à mesure qu’on se rapprochait, à croire qu’il nous attirait dans une escarmouche hors du monde, le son dérivait au gré des vents. Refusant de nous aventurer plus avant, on dressa l’oreille à la manière des sangliers.
Mais le temps de l’arrêt le son s’était tu.
Un calme assourdissant nous encerclait maintenant.
Pas un filet de fumée ne trahissait l’ennemi. Aucun tison rougeoyant.
Rien alentour ne justifiait une telle patrouille.
Sinon ces dunes comme un étagement de dômes et de terrasses bleutés dans le méandre desquelles coulait l’épais fleuve noir du silence.



II

De tous les ouvrages militaires de Tripolitaine occidentale, Tisavar est le plus avancé dans le désert.
Le centurion Sextius Ulpius Paulinus l’a édifié sur un mamelon rocheux à une heure de marche du puits de Bou Flidja, dernier point d’eau sur la piste caravanière menant à Cidamus.
Sur le linteau de pierre à l’entrée, une épigraphe précise : sous le règne de Marcus Aurelius Commodus, vainqueur des Germains, des Sarmates, des Bretons.
J’appartiens à la IIème Cohorte flavienne d’Africains basée sur le limes à Tillibari. Voici deux moissons qu’on a reçu l’ordre d’occuper l’avant-poste de Tisavar.