Parution Octobre 2005


* Marta Petreu est née en 1955 en Transylvanie. Poète et essayiste, elle est aussi professeur à l’Université de Cluj et rédactrice en chef de la revue Apostrof. Auteur de plusieurs livres de poésie publiées en Roumanie : Apportez les verbes ( 1981 ), Le matin des jeunes dames ( 1983 ), Le lieu psychique ( 1991 ), Poèmes dévergondés ( 1993 ), Le livre de la colère ( 1997 ), L’apocalypse selon Marta ( 1999 ), La phalange ( 2001 ), elle a également publié des essais : Thèses inachevées ( 1991 ) et Les jeux du maniérisme logique ( 1995 ) ainsi qu’un livre sur Cioran : Un passé mal vu ou la transfiguration de la Roumanie ( 1999 ) et un autre sur Ionesco : Ionesco dans le pays du père ( 2001 ) pour lequel elle a reçu le pris Henri Jacquier. En français, elle est présente dans l’anthologie Comme un dessin de Escher ( Phi & Écrits des Forges, 2002 ) et plusieurs de ses poèmes ont été publiés dans la revue Po&sie.

Marta Petreu
Poèmes sans vergogne
Poèmes traduits du roumain par Odile Serre, Alain Paruit et Ed. Pastenague
Octobre 2005, 96 p., 14/19 cm — 14,00 Euros.
ISBN 2.86853.448.1

Marta Petreu est l’auteur de sept recueils de poèmes et de huit volumes d’essais littéraires et philosophiques. Elle est l’un des plus importants et originaux poètes roumains contemporains.
Ses débuts, remontant à 1981, la rattachent au groupe des poètes de la « Génération ’80 », mais sa voix reste singulière par le ton sarcastique et sombre de ses poèmes, ainsi que par l’insolite mélange de thèmes érotiques et d’imprécations adressées à un Dieu caché / absent.
La poésie de Marta Petreu, violente et agressive, témoigne des angoisses d’une lucidité amère, mais aussi de celles d’une douloureuse fragilité. Sous un mauvais jour, celui du soleil noir, une conscience insomniaque, accablée par le sentiment de l’inanité, affronte un Père / Dieu dévorateur.
Ses vers âpres, provocants, dont le lyrisme se teinte de sensualité et de cruauté, laissent pourtant deviner l’existence d’une grande passion blessée, d’un amour inassouvi, qui se dévoile sans ménagement, frisant parfois l’impudeur.

La présente anthologie réunit des poèmes choisis dans les recueils de Marta Petreu publiés en Roumanie dans les années 1990 : Lieu psychique, Poèmes dévergondés, Le livre de la colère, L’apocalypse selon Marta.
La tentation

Je me retrouve entre le poing et sa destination – dis je
Mais toi entre donc dans mes poèmes. Dors. Écris. Respire.
Possède la terre. Possède tes femmes. Couche sous mes yeux
Avec celles que tu veux

Je me place toujours – réflexe quotidien –
Entre le poing et sa destination
J’avoue : c’est là ma place mon angoisse. C’est là
que je conçois j’engendre mes poèmes
Je les arrache à la violence.

Je ne t’aime pas. Non. Les mains jusqu’aux coudes
dans mes poches
je siffle
je te siffle au visage : je ne t’aime pas
toi carnassier tentateur cause ultime du non-sommeil
Les mains dans les poches je blasphème
et je te maudis
Je mens je dis pouvoir me passer de toi

Je ne dors pas – donc je ne rêve pas de toi
Tout simplement je promène ton image dans le monde
comme un éclat d’obus brûlant
planté en moi
tout simplement je te tutoie sans vergogne
je te froisse je te défais je veux te cracher de ma bouche
je t’interromps je te conspue
comme les Juifs le Dieu attendu incarné
comme les Juifs à Pâques le Messie

Mais viens donc dans mes poèmes
tu es l’unicorne que je veux clore dans mes vers
derrière barreaux et verrous

je te convie oh je te convie. Et je connais la loi
( je me la récite en la martelant ) :
pas touche pas touche pas touche

Ma place est fixée pour toujours : entre le poing
et sa destination. Viens là toi aussi
dans ma blessure :
aime tes femmes couche avec celles que tu veux à moi tu m’es interdit
( mais porte-moi dans tes narines dans ton ouïe
porte moi comme un remords aigu comme une
culpabilité accomplie là-haut dans ton cerveau )
C’est un ordre : pénètre dans mon poème et vautre-toi :
dans les blancs d’entre les vers d’entre les négations
fais ton nid – je te le permets – respire



Le geignement

Des jours et des jours je me suis occupée avec les exercices d’anamnèse
et avec cette loi du talion
la violence totale l’art parfait de la vie

Donc je dis :
je ne fais que porter mon geignement Seigneur
je ne fais que coucher ma mémoire le caillot de sang dans son berceau
mon geignement sous tes pieds crevassés
Mon geignement
touche à peine ton cœur protégé par la graisse


( trad. Ed Pastenague )