Parution Octobre 2008
 

 

* Michel Arbatz est né en 1949 à Paris. Il vit à Montpellier. Artiste de scène, il a réalisé une dizaine de spectacles, d’albums de chansons et mis en musique Desnos et Dubillard. Il a composé pour le cinéma et le théâtre (Lounguine, Gatti). Il est l’auteur, entre autres, de Rue de la Gaîté, une vie rêvée de Robert Desnos (Zigzags, 2000), Le moulin du Parolier (Jean-Pierre Huguet éd., 2001), Te fais pas de souci pour le mouron, préfacé par Nancy Huston (Christian Pirot, 2003), Retouver le Sud (poèmes &
chansons, Jean-Pierre Huguet éd., 2006), Écrit sur le sable (poèmes, Encre et lumière, 2008). Le maître de l’oubli est son premier récit publié.

www.Michel Arbatz
et la Cie Zigzags

Michel Arbatz
Le maître de l'oubli
Récit
Octobre 2008, 184 p., 14/19 cm — 21,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.506.1

Entre son père ( juif tunisien d’origine, sauvé de la déportation par une infirmité et devenu ouvrier militant communiste ) et lui ( maigre diplômé de philosophie, établi dans un chantier naval au tournant de mai 1968, gauchiste – tendance libertaire – dans les années suivantes ), Michel Arbatz note qu’il y eut un peu de suspicion et beaucoup de silence. Dans ce récit plein de verve, c’est comme si le fils voulait faire échec à la maladie de l’oubli qui frappe son père, en cherchant ce qui – dans ses propres aventures révolutionnaires – suit la trace du Vieil Hébreu boiteux dont il a pu croire, un temps, que tout le séparait. Ainsi remonte-t-il le cours de leurs trajets respectifs, en traquant au passage, d’un humour ravageur, les images d’Épinal de leurs histoires politiques si proches et apparemment inconciliables. L’auteur – qui juge sans complaisance mais non sans tendresse celle dont il fut partie prenante – trouvera pourtant la source de ses convictions dans les origines « définitivement » populaires de son père. C’est en lui rendant grâce de ce modeste héritage qu’il en père. C’est en lui rendant grâce de ce modeste héritage qu’il en dresse un émouvant portrait en gloire.
  « Je t’ai suivi à la trace, vieil Hébreu. Tu étais tombé. On m’avait prévenu par téléphone, un hasard, j’étais à Paris. J’étais venu assez vite jusqu’au pied de ton HLM en banlieue. Pas trop grave. Pas le col du fémur, en tout cas. Tu avais refusé qu’on appelle des secours. C’était l’humiliation de la chute qui était grave à tes yeux.
Tu rentrais d’une consultation en taxi. En descendant de la voiture, tu l’avais contournée par l’arrière, ton pied invalide avait heurté la bordure du trottoir, et tu t’étais affalé derrière les roues. Le chauffeur, qui te croyait déjà parti, allait commencer une manœuvre en reculant. Tu n’avais dû ton salut qu’aux coups de canne véhéments que tu donnais contre son coffre. Des grands coups dans la gueule de la mort, qui s’invitait à l’improviste.
Quand j’étais arrivé, il y avait encore un petit attroupement devant l’allée. La voisine du rez-de-chaussée avait sorti pour toi une chaise dans le hall, et tu y trônais, effaré et furieux, avec un méchant bleu déjà sur la joue droite, quelques égratignures.
Dans le hall, il faisait un froid de canard mais, comme à ton habitude, tu n’étais pas couvert. J’ai voulu te passer au cou mon écharpe de soie. Tu te laisses faire, en rouspétant, disant que tu n’es pas un gamin. En t’emmitouflant contre ton gré, j’ai mis tes rares cheveux blancs en bataille. Et comme le sens du poil nous change l’expression, tes cheveux rabattus sur l’avant t’ont donné l’air de ce gosse auquel tu ne veux pas qu’on te compare. Tout ça devant les voisins, celle du rez-de-chaussée, et ceux du deuxième, originaires de Saragosse, qui ont toujours pour toi un mot de réconfort. Je m’y suis mal pris avec tes cheveux, j’en éprouve de la gêne devant eux : qui est l’enfant, de nous deux ?
À mon bras, tu as remonté à grand peine les quatorze marches de ton escalier. Tu es un Hébreu, c’est-à-dire un marcheur. Tu me l’as rappelé à ce moment, en disant que, sur ta tombe, tu aimerais qu’il y ait une trace de cette histoire. Une étoile de David, peut-être. D’autres fois, tu disais ça n’a pas d’importance. Incinéré, peut-être, c’est mieux, c’est plus simple, c’est moins coûteux, et puis plus d’histoires, hein ? Surtout, que ça soit joyeux, pas de rabbins, pas de calottes avec leurs salades, qu’on chante ! Quelque chose avec les copains de la chorale. Je n’arrivais pas à te dire que, joyeux, je ne le serais pas forcément. Mais je ne me souviens pas avoir pleuré devant toi depuis plus de quarante ans.
Tu es un Hébreu, c’est-à-dire un marcheur. Et toujours je t’ai connu cette jambe faible, étonnamment maigre. Une jambe de déporté au dernier stade de la faim. Toujours cette claudication, qui te faisait, du temps où l’âge n’avait pas encore ralenti ton pas, une démarche subitement cassée, déjà au bord de la chute. Qui me signalait ton arrivée reconnaissable en un coup d’œil, parmi cent autres à mes sorties d’école. La trace d’une atteinte de poliomyélite à l’âge de quatre ans, quand tu étais encore cet enfant cavaleur. Qui t’a laissé sans force, sans jambes comme on dit, un matin, au sortir du lit, à Tunis, Rue des Tanneurs, impasse n° 3, tout près de la Porte de France.
Qui me signalait ton arrivée à l’oreille, car j’entends encore le rythme très particulier de ton avancée dissymétrique, je peux sans diffculté l’évoquer intérieurement, comme j’entends toujours la voix des amis disparus. Me souvenir du son inégal de tes chaussures dans un couloir, derrière une porte, toi hors de ma vue. Je pense que j’ai aimé ce pas. Qu’il y avait dans le malgré de cette marche comme un encouragement, un témoignage de résistance à l’adversité, qui aujourd’hui se retire peu à peu de toi.
Une jambe de déporté au dernier stade de la faim. Qui, enfant, m’impressionnait par sa maigreur. Dont je me consolais en admirant l’autre, la gauche, la musculeuse, aux tendons saillants, dès que tu bandais une cuisse. Quelque chose d’anatomiquement parfait, à la manière d’un Holbein, ou d’un croquis de Vinci.
L’autre, la droite, la défaillante, celle de déporté t’avait précisément sauvé de la déportation, selon ta légende. On vous avait rassemblés, tous les jeunes gens juifs de Tunis, sur ordre de la Kommandantur allemande pour un départ au STO. Tu as montré cette jambe invalide à l’officier-recruteur, lequel t’a renvoyé chez toi en ponctuant son agacement par une gifle. Cette double vexation t’avait gardé, selon toi, dans ce monde ; et tu me l’a rapportée à plusieurs reprises, comme s’il s’était agi d’un autre que toi, avec une sorte de bonne humeur qui restait pour moi un mystère.
C’était en décembre 1942. Le colonel SS Rauf avait exigé, avec le consentement du Bey et de l’autorité de Vichy, que la communauté juive lui fournisse en vingt-quatre heures la liste de plusieurs milliers d’hommes “ qui seraient utilisés pour les besoins de la force occupante ”. Une centaine de notables israélites furent arrêtés comme otages et menacés d’éxécution si les exigences nazies n’étaient pas immédiatement satisfaites. Les hommes devaient se présenter avec pelles et couvertures, et le Conseil de la communauté assurer le paiement de leurs vivres : serfs, oui, mais serfs payants.
Donc, sautillant, tu étais reparti en courant vers la maison maternelle. Tu avais vingt-sept ans. Le camp auquel tu échappais n’était pas un camp d’extermination. Trop lourde, trop compliquée pour les nazis, la solution finale en Afrique du Nord. Trop visible sur place. Trop coûteux de déplacer de très prochains cadavres jusqu’en Europe de l’Est.
C’étaient plutôt de grands chantiers de creusement de tranchées, de terrassements, de déchargement des tonnes de carburants et de munitions qui arrivaient sur les pistes de Bizerte, d’El Aouina, ou au port de La Goulette et dans lesquels plusieurs de tes amis se retrouvèrent. L’obligation du port de l’étoile jaune elle-même se perdit dans des méandres administratifs. Il y avait d’autres chats à fouetter.
Mais dans l’esprit de l’enfant à qui tu rappelais cette aventure, et qui ignorait tout de ces détails, la double humiliation restait le point de mire. Quelques photos de foules squelettiques vêtues de pyjamas rayés, de regards hallucinés louchant hors de visages d’os et de peau, aperçues dans un livre négligé par ta vigilance, aussitôt arraché de mes mains, en avaient dit assez sur les dangers cachés que le monde nous réserve.
De toute façon, on y mourait, dans ces camps. Sous les bombardements alliés. De froid, exceptionnellement. D’une balle tirée trop vite par un garde énervé. Ici prend place l’histoire de ton ami Isaac Belloul, parti ce même mois de décembre au camp de Saouaf, et excellent joueur d’échecs. Cette passion commune lui avait fait gagner au bout de quelques mois la sympathie d’un soldat allemand de l’encadrement. Ils jouaient, par des nuits très froides, des parties silencieuses assaillies d’étoiles. Isaac était communiste. Un soir son adversaire a rompu le silence : “ Continue à jouer, ne lève pas les yeux… écoute ce que je vais te dire… toi… demain, exécuté… ordre de Tunis ”. Isaac réussit à s’évader avant l’aube, tu ne me disais pas comment.
Tu racontais souvent cette histoire avec joie. Elle répondait pour toi à un désir de fanfares interhumaines. Elle me fit comprendre très tôt le pouvoir des mots.

*

Mais là, tout de suite après ta chute, une fois remontés dans ton appartement, les mots nous manquaient. Tu jurais, merde, merde, merde, c’était un pleur parlé, la rage d’être réduit, une prière pour la justice adressée au ciel vide.
Tu ne savais plus d’où tu revenais, qui tu étais allé consulter. Déjà ces grands trous, ces absences, ah ma tête, ma tête, c’est la catastrophe, disais-tu. Et puis tu as ri. Au milieu des ruines, tu riras encore. Tu n’en démordras pas, des merveilles de l’Histoire, du sens des combats, à grands coups de serpe, pas de détail, la lutte des classes au kilo, pas au milligramme.
La guerre en Tunisie fut de courte durée, un résumé de menaces, juste assez pour apprendre à mettre du noir à l’horizon. Le fer était plus loin, dans le cœur de l’Europe. Les Anglais entrèrent dans Tunis le 7 mai 43. Même dans les guerres, encore dans les guerres, surtout dans les guerres, il y a des levers de soleil magnifiques, des chants d’oiseaux, des abeilles affolées par la manne des fleurs.
Tu n’étais pas allé au camp et la plupart de tes amis en étaient revenus. Janvier avait donné ses bergamotes et ses oranges. Les rues étaient chargées maintenant de “ nefma ”, cette odeur indécente des jasmins. Bien sûr, il y eut des morts, des vrais. Place Carnot, tu avais aperçu le face à face d’un soldat anglais sortant de sa tourelle et d’un officier allemand qui lui intimait l’ordre d’arrêter. L’Allemand était tombé dans une mare de sang au pied d’un fiacre. Des oiseaux sautillaient sur le trottoir.
Je suis repassé à Tunis. J’ai retrouvé la maison près du Belvédère, passé le portail en fer ; il n’y a plus rien de ce monde. Plus de linge aux fenêtres à pendre sur la cour, on a coupé le jasmin, c’est une agence immobilière qui a repris l’appartement du rez de chaussée où vous viviez à sept. L’entrée m’a paru sombre, alors que je me la rappelais pleine de lumière, avec ses carrelages un peu byzantins, éclaboussés à grands seaux d’eau l’été pour tenir un peu de fraîcheur. Mais ce n’est qu’un souvenir de vacances très lointain.
On a débaptisé beaucoup de rues. Évidemment les Carnot, les Soult et tous les généraux d’Empire sont allés se rhabiller aux vestiaires de l’Indépendance. Tu as appris, de loin, ces nouvelles dénominations des rues, par quelques proches qui restaient encore. Mais tu n’as pas pu m’en dire plus, quand je t’ai demandé de là-bas par téléphone des précisions. J’entendais de loin ton impuissance à m’expliquer, mais c’est simple pourtant, c’est la deuxième à gauche dans l’avenue Carnot.
Tu voudrais revenir. “ Rien qu’une fois, avec les copains de la chorale, par exemple, qu’est-ce que tu en penses, ça ne vaudrait pas le coup ? ”
Tu n’y reconnaîtrais pas grand chose. La vitesse. Les architectures uniformes de verre et de béton, les trams et les façades entièrement voués à la publicité pour l’Internationale des yaourts, des sucreries et des feuilletons télévisés. Aujourd’hui, il faut aller loin de la ville pour croiser encore un chariot débordant de légumes tiré par un mulet, la tête sanguinolente d’un bœuf suspendu à un croc de boucherie, l’échoppe ambulante d’un marchand de “ droh ” brûlant. Jusqu’à la mer, les quatre-voies ont remplacé les trains de bois salués autrefois par les chevriers, avec leurs grappes d’enfants accrochés en contrebande aux marchepieds. »