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Parution Octobre 2008
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| Michel Arbatz Le maître de l'oubli Récit Octobre 2008, 184 p., 14/19 cm 21,00 Euros. ISBN 978.2.86853.506.1 |
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| Entre son père ( juif tunisien dorigine, sauvé de la déportation par une infirmité et devenu ouvrier militant communiste ) et lui ( maigre diplômé de philosophie, établi dans un chantier naval au tournant de mai 1968, gauchiste tendance libertaire dans les années suivantes ), Michel Arbatz note quil y eut un peu de suspicion et beaucoup de silence. Dans ce récit plein de verve, cest comme si le fils voulait faire échec à la maladie de loubli qui frappe son père, en cherchant ce qui dans ses propres aventures révolutionnaires suit la trace du Vieil Hébreu boiteux dont il a pu croire, un temps, que tout le séparait. Ainsi remonte-t-il le cours de leurs trajets respectifs, en traquant au passage, dun humour ravageur, les images dÉpinal de leurs histoires politiques si proches et apparemment inconciliables. Lauteur qui juge sans complaisance mais non sans tendresse celle dont il fut partie prenante trouvera pourtant la source de ses convictions dans les origines « définitivement » populaires de son père. Cest en lui rendant grâce de ce modeste héritage quil en père. Cest en lui rendant grâce de ce modeste héritage quil en dresse un émouvant portrait en gloire. |
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| « Je tai suivi à la trace, vieil Hébreu. Tu étais tombé. On mavait prévenu par téléphone, un hasard, jétais à Paris. Jétais venu assez vite jusquau pied de ton HLM en banlieue. Pas trop grave. Pas le col du fémur, en tout cas. Tu avais refusé quon appelle des secours. Cétait lhumiliation de la chute qui était grave à tes yeux. Tu rentrais dune consultation en taxi. En descendant de la voiture, tu lavais contournée par larrière, ton pied invalide avait heurté la bordure du trottoir, et tu tétais affalé derrière les roues. Le chauffeur, qui te croyait déjà parti, allait commencer une manuvre en reculant. Tu navais dû ton salut quaux coups de canne véhéments que tu donnais contre son coffre. Des grands coups dans la gueule de la mort, qui sinvitait à limproviste. Quand jétais arrivé, il y avait encore un petit attroupement devant lallée. La voisine du rez-de-chaussée avait sorti pour toi une chaise dans le hall, et tu y trônais, effaré et furieux, avec un méchant bleu déjà sur la joue droite, quelques égratignures. Dans le hall, il faisait un froid de canard mais, comme à ton habitude, tu nétais pas couvert. Jai voulu te passer au cou mon écharpe de soie. Tu te laisses faire, en rouspétant, disant que tu nes pas un gamin. En temmitouflant contre ton gré, jai mis tes rares cheveux blancs en bataille. Et comme le sens du poil nous change lexpression, tes cheveux rabattus sur lavant tont donné lair de ce gosse auquel tu ne veux pas quon te compare. Tout ça devant les voisins, celle du rez-de-chaussée, et ceux du deuxième, originaires de Saragosse, qui ont toujours pour toi un mot de réconfort. Je my suis mal pris avec tes cheveux, jen éprouve de la gêne devant eux : qui est lenfant, de nous deux ? À mon bras, tu as remonté à grand peine les quatorze marches de ton escalier. Tu es un Hébreu, cest-à-dire un marcheur. Tu me las rappelé à ce moment, en disant que, sur ta tombe, tu aimerais quil y ait une trace de cette histoire. Une étoile de David, peut-être. Dautres fois, tu disais ça na pas dimportance. Incinéré, peut-être, cest mieux, cest plus simple, cest moins coûteux, et puis plus dhistoires, hein ? Surtout, que ça soit joyeux, pas de rabbins, pas de calottes avec leurs salades, quon chante ! Quelque chose avec les copains de la chorale. Je narrivais pas à te dire que, joyeux, je ne le serais pas forcément. Mais je ne me souviens pas avoir pleuré devant toi depuis plus de quarante ans. Tu es un Hébreu, cest-à-dire un marcheur. Et toujours je tai connu cette jambe faible, étonnamment maigre. Une jambe de déporté au dernier stade de la faim. Toujours cette claudication, qui te faisait, du temps où lâge navait pas encore ralenti ton pas, une démarche subitement cassée, déjà au bord de la chute. Qui me signalait ton arrivée reconnaissable en un coup dil, parmi cent autres à mes sorties décole. La trace dune atteinte de poliomyélite à lâge de quatre ans, quand tu étais encore cet enfant cavaleur. Qui ta laissé sans force, sans jambes comme on dit, un matin, au sortir du lit, à Tunis, Rue des Tanneurs, impasse n° 3, tout près de la Porte de France. Qui me signalait ton arrivée à loreille, car jentends encore le rythme très particulier de ton avancée dissymétrique, je peux sans diffculté lévoquer intérieurement, comme jentends toujours la voix des amis disparus. Me souvenir du son inégal de tes chaussures dans un couloir, derrière une porte, toi hors de ma vue. Je pense que jai aimé ce pas. Quil y avait dans le malgré de cette marche comme un encouragement, un témoignage de résistance à ladversité, qui aujourdhui se retire peu à peu de toi. Une jambe de déporté au dernier stade de la faim. Qui, enfant, mimpressionnait par sa maigreur. Dont je me consolais en admirant lautre, la gauche, la musculeuse, aux tendons saillants, dès que tu bandais une cuisse. Quelque chose danatomiquement parfait, à la manière dun Holbein, ou dun croquis de Vinci. Lautre, la droite, la défaillante, celle de déporté tavait précisément sauvé de la déportation, selon ta légende. On vous avait rassemblés, tous les jeunes gens juifs de Tunis, sur ordre de la Kommandantur allemande pour un départ au STO. Tu as montré cette jambe invalide à lofficier-recruteur, lequel ta renvoyé chez toi en ponctuant son agacement par une gifle. Cette double vexation tavait gardé, selon toi, dans ce monde ; et tu me la rapportée à plusieurs reprises, comme sil sétait agi dun autre que toi, avec une sorte de bonne humeur qui restait pour moi un mystère. Cétait en décembre 1942. Le colonel SS Rauf avait exigé, avec le consentement du Bey et de lautorité de Vichy, que la communauté juive lui fournisse en vingt-quatre heures la liste de plusieurs milliers dhommes qui seraient utilisés pour les besoins de la force occupante . Une centaine de notables israélites furent arrêtés comme otages et menacés déxécution si les exigences nazies nétaient pas immédiatement satisfaites. Les hommes devaient se présenter avec pelles et couvertures, et le Conseil de la communauté assurer le paiement de leurs vivres : serfs, oui, mais serfs payants. Donc, sautillant, tu étais reparti en courant vers la maison maternelle. Tu avais vingt-sept ans. Le camp auquel tu échappais nétait pas un camp dextermination. Trop lourde, trop compliquée pour les nazis, la solution finale en Afrique du Nord. Trop visible sur place. Trop coûteux de déplacer de très prochains cadavres jusquen Europe de lEst. Cétaient plutôt de grands chantiers de creusement de tranchées, de terrassements, de déchargement des tonnes de carburants et de munitions qui arrivaient sur les pistes de Bizerte, dEl Aouina, ou au port de La Goulette et dans lesquels plusieurs de tes amis se retrouvèrent. Lobligation du port de létoile jaune elle-même se perdit dans des méandres administratifs. Il y avait dautres chats à fouetter. Mais dans lesprit de lenfant à qui tu rappelais cette aventure, et qui ignorait tout de ces détails, la double humiliation restait le point de mire. Quelques photos de foules squelettiques vêtues de pyjamas rayés, de regards hallucinés louchant hors de visages dos et de peau, aperçues dans un livre négligé par ta vigilance, aussitôt arraché de mes mains, en avaient dit assez sur les dangers cachés que le monde nous réserve. De toute façon, on y mourait, dans ces camps. Sous les bombardements alliés. De froid, exceptionnellement. Dune balle tirée trop vite par un garde énervé. Ici prend place lhistoire de ton ami Isaac Belloul, parti ce même mois de décembre au camp de Saouaf, et excellent joueur déchecs. Cette passion commune lui avait fait gagner au bout de quelques mois la sympathie dun soldat allemand de lencadrement. Ils jouaient, par des nuits très froides, des parties silencieuses assaillies détoiles. Isaac était communiste. Un soir son adversaire a rompu le silence : Continue à jouer, ne lève pas les yeux écoute ce que je vais te dire toi demain, exécuté ordre de Tunis . Isaac réussit à sévader avant laube, tu ne me disais pas comment. Tu racontais souvent cette histoire avec joie. Elle répondait pour toi à un désir de fanfares interhumaines. Elle me fit comprendre très tôt le pouvoir des mots. * Mais là, tout de suite après ta chute, une fois remontés dans ton appartement, les mots nous manquaient. Tu jurais, merde, merde, merde, cétait un pleur parlé, la rage dêtre réduit, une prière pour la justice adressée au ciel vide. |
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