Parution Octobre 2005


* Denis Montebello vit à La Rochelle. Il est l’auteur d’une douzaine de livres parus pour
la plupart chez Fayard Au dernier des Romains, 1992; Filature et tissage, 2000; Trois ou quatre, 2001; Archéologue d’autoroute, 2002 et au Temps qu’il fait Richard Texier ou le droit d’épave, 1989; Bleu cerise, 1995 et Fouaces et autres viandes célestes avec lequel il a obtenu le Prix du Livre en Poitou-Charentes et le Prix Erkmann Chatrian. Il est aussi traducteur notamment de Pétrarque. Auteur de récits et de romans, il procède en archéologue du présent. Mais le poète qu’il est cherche aussi la preuve par l’étymologie.

Denis Montebello
Couteau suisse
Récit
Octobre 2005, 80 p., 14/19 cm — 13,00 Euros.
ISBN 2.86853.435.X

Une rue Bouboule rencontrée par hasard, prise Dieu sait pourquoi, ou le diable, qui vous dira toujours qu’une allée sans issue conduit forcément de la tonnelle au tunnel, de ces jardins familiaux à la forêt d’enfance, et vous voici avec votre panier en osier et votre couteau suisse. Dans le bois où, proverbe connu de vous seul, on trouve de tout. Et où vous vous voyez cherchant dans la mousse et sous les feuilles. Sous la couleur. Cherchant ce qu’elle cache. Qui, sous couleur de chercher, se cache. Accomplissant là, sous vos yeux incrédules, ce qu’il faut bien appeler une révolution. Et néolithique. Là où quelqu’un désormais habite son nom.
« À l’exception d’une rue Touvent, photographiée de guerre lasse, il n’y pas de rue par là, et s’il y en a d’autres ailleurs dans ces jardins que vous avez parcourus en tous sens et examinés sous toutes les coutures, elles n’ont pas de nom et ne mènent nulle part. Ou à des tonnelles que gardent de gros bidons bleus et au fond desquelles on devine deux chaises vides.
À une baraque où vont comme chez elles quelques poules rousses ( en dépit de l’article v, qui rappelle que tout commerce est interdit dans le jardin, de même que le petit élevage ), et un coq, dont on se murmure en passant et sans trop chercher à dissimuler sa jubilation, qu’il sonne plus clair et surtout plus tôt que le clairon enroué ( c’est un réveil enregistré, crachoté par un vieux tourne-disque ) qui ne parvient même pas à couvrir la rumeur du boulevard. Une cabane en planches vous adresse au passage un sourire complice, jusqu’à ce que vous découvriez cela, entre le nain de jardin et la poupée de chiffon, un clown vu de près, cloué telle une chouette au-dessus de la porte.
Le clown a une chaussure bleue, l’autre rouge, un pantalon à pois de toutes les couleurs, comme les bouchons sur l’affiche que vous avez vue à l’entrée et que vous verrez en sortant, quelle que soit l’entrée par laquelle vous sortirez. Récupérés ils seront vendus pour financer les activités physiques des sportifs handicapés et l’achat de fauteuils roulants de sport. Dont un exemplaire de démonstration est avancé ( on n’attend que vous ), sous une pluie de confettis ou un feu d’artifice. Les yeux du clown sont des étoiles, ou plutôt deux agrafes. Le nombril aussi est une agrafe mais plus grosse, vous la prenez d’abord pour une cible. Puis le chapeau pointu rose vous accroche, et vous restez rivé à son clou. Suspendu à sa ficelle comme l’enfant à l’Arlequin démembré qu’il a mis des heures à construire et dont les gestes sont rompus.