Marcheur
«Le père est un marcheur qui na pas son pareil. Il faudrait plutôt dire, même, une sorte darpenteur. Il marche à sa mesure, grand, dégagé, effcace, sans se retourner, sans se soucier de ce qui advient derrière lui. Épuise son monde. Sème son monde. Me perd comme cela un dimanche, dans les couloirs du métro, station Porte de Saint-Cloud : sectionnée par la sottise dun portillon automatique qui ne voit pas quon marche ensemble. Des jambes maigrichonnes de neuf ans, sandalettes aux pieds, qui peinent à suivre lallure et la carrure paternelles. Lui, la cinquantaine bien entamée, alerte, qui marche en « sans-gênes », ses chaussures préférées. Pour dire à quel point rien ne lentrave. Mais au fil des ans, la figure des vendeuses qui sallonge et leurs yeux qui sarrondissent quand il leur demande si elles en ont, des « sans-gênes » en 44, et un jour plus personne dans les magasins de chaussures, sauf lui, pour savoir ce que cétait. « Un modèle qui ne se fait plus » prétendent, sans croire quil ait jamais existé, les vendeuses qui ne portent même plus de blouses boutonnées jusquen haut resserrées à la taille par une ceinture. Leur droiture quand elles apportent une pile de boîtes, mais pas pour lui. Son dépit alors. Et leurs haussements dépaules ses talons tournés.
Lui, station Porte de Saint-Cloud, continue son chemin. Ne saperçoit de sa fille perdue en route quune fois le métro parti. Descend à la prochaine, Exelmans, revient sur ses pas la chercher. Confus. Moi dans le métro suivant, perplexe, jusquà la porte de Montreuil. Cest là quon allait. Pas trouvé de père là-bas ; demi-tour. Ligne longue la 9, métros rares le dimanche, le temps quil faut pour se rejoindre. Grande frousse. Sen remettre en parlant fort tous les deux en même temps dans une brasserie de la Porte de Saint-Cloud, grenadine et café, et puis reprendre lautobus 136 qui nous ramène chez nous, terminus cité de la Plaine. Piteux : allez raconter ça, quon na rien vu à Montreuil.
Lhomme aux « sans-gênes » marchera seul, de plus en plus. Pas foule pour sessayer à son pas.
Sur lunique photo de lui en ouvrier de Billancourt, il marche, précisément, et de lallure quon lui connaît. Petite photo perdue au milieu dautres, sans usines dans le décor, plutôt des pommiers, dans une boîte à gâteaux « LAlsacienne », en métal, enfermée dans une des armoires maternelles. Une photo sans auteur ni date ni circonstances connus et pas lui qui viendra les dire, mort depuis vingt ans tout rond ces jours daoût 2006 quand les mots se cherchent pour dire exactement comme il marchait. Photo seule de son espèce, juste pour donner à le voir aspiré par le poumon de lusine ; tellement silencieux là-dessus. La preuve de lui dans ce monde à rougeoyer et vrombir si fort quune île en enserre autant quelle peut. Une île bien attachée par deux ponts : pas question quelle parte à la dérive, la « forteresse ouvrière ». Pas tout de suite, pas encore, pas maintenant, seulement quand on laura décidé ; ça viendra bien assez tôt.
Veston de bleu de travail grand ouvert, le plus possible, sur le maillot à côtes un peu taché. Habillé en homme qui na jamais froid. Corps qui a capturé le feu de toutes les forges : de la sienne artisanale et de campagne à celles, titanesques, de Renault à Billancourt. Un homme réfractaire, comme on dit des matériaux qui gardent la chaleur. Le pantalon consolidé par des pièces dun ton de bleu que, même en noir et blanc, on devine moins passé. Les morceaux les moins usés récupérés sur un bleu « vraiment à bout » : la mère apprêtant sans regrets ses ciseaux. Cache-misère soigneusement ajustés pour retaper celui-là « qui vaut encore le coup » : elle, tout haut, après, superposant les épaisseurs. Et son dé argenté poussant laiguille au travers du coutil, plus et moins bleu, elle lance à ses Wlles : « je ne sais pas comment vous faites pour coudre sans dé, moi je ny arriverais pas ». Sans penser quelles cousent si peu et leurs regards, ailleurs.
Petite photo, au premier plan, cest bien lui quon a voulu prendre. Le forgeron, mains enfoncées dans les poches, mégot tombant au coin des lèvres, béret sur crâne parfaitement lisse. Crâne à mystères, changeant, disparu sous le béret les jours ouvrables, sous le chapeau les dimanches. Quelques pas derrière lui marche un autre ouvrier quon devine venu dAfrique du Nord. Possible que ce soit bientôt son tour à lui daccéder au premier plan. Le photographe posté là, appareil vissé sur son pied, qui les prend un par un les ouvriers qui passent et leur donne un ticket numéroté pour récupérer le cliché. Convaincant : la femme et les enfants qui seront contents, surtout sils sont restés au pays. Ses affaires marchent. Et le quart de sourire obtenu en réponse sûrement pas accroché à leurs lèvres chaque fois quils longent ces murs.
Le père à son corps défendant conservé comme cela dans une autre boîte, ou qui sait dans un petit cadre sous verre posé sur un buffet les veuves ont chacune leur façon daimer encore , par celle de louvrier qui avait ce jour-là marché devant lui. Au second plan sur la photo, regardé avec un léger agacement : ce quil fait là celui-là, et quon sen passerait bien dans le paysage.
Déclencheur appuyé quand les hommes passent au droit dun grand tréteau publicitaire, barrant le trottoir devant un bistrot-épicerie. « Primior votre vin quotidien ». Ou « notre vin quotidien » : le cadrage tronque la première lettre. En tout cas, leur vin à eux. Des prix inscrits à la craie, comme « vin litre 180, 1/2 90, 1/4 55 » et dautres réclames placardées sur le mur : Volvic, Viandox, Pastis 51. Lordinaire des jours sur les pavés de Billancourt. Ce quil faut pour tenir.»