Parution Octobre 2006

* Né en 1943 à Paris, Jean-François Bonhomme (photo de gauche) s’intéresse depuis plus de vingt ans aussi bien à la pensée philosophique et littéraire qu’au cinéma et à l’image qui fixe le temps et l’espace : la photographie.
Étudiant, il fait d’abord une école de cinéma (Institut Français Cinématographique) dirigée par Noël Burch, avant de suivre des études de philosophie à l’Université de Paris VIII, principalement avec Gilles Deleuze et Jean-François Lyotard. Parallèlement, il participe au séminaire de Roland Barthes et Michel Foucault au Collège de France. Depuis 1982, il se consacre essentiellement à la photographie. Il vit entre Paris et Athènes.

*Gilles Ortlieb est né en 1953 au Maroc. Ses premiers textes sont publiés dans la N.R.F. en 1977. Entré dans les services de traduction de l’Union Européenne en 1986, il vit depuis lors à Luxembourg, sans désespérer tout à fait d’arriver à s’en échapper un jour. Poète et merveilleux prosateur, il est un des écrivains les plus marquants de notre catalogue et collabore à de nombreuses revues (L’Animal, Légendes, La Nouvelle Revue Française, Théodore Balmoral...). Il est aussi traducteur de Constantin Cavafy, de Frank Wedekind, de Georges Séféris et de Mikhaïl Mitsakis. Il a publié à nos éditions Soldats (1991), Petit duché du Luxembourg (1991), Gibraltar du Nord (1995), La nuit de Moyeuvre (2000), Sept petites études (2002), Carnets de ronde (2004), Meuse Métal, etc (2005); chez Gallimard, dans la collection “L’un et l’autre” en 2005, Au Grand Miroir, une évocation de Baudelaire à Bruxelles. Un récit paraît à nos éditions au début du mois de novembre 2006 : Noël à Ithaque.

Jean-François Bonhomme & Gilles Ortlieb
À eux mêmes inconnus

Texte et photographies
112 p., 21/27.
Octobre 2006. ISBN 2.86853.462.7
35,00 Euros
Tirage de tête : 30 ex. numérotés, accompagnés d'une photographie originale signée par l'auteur. 140,00 euros

Ce livre ne pose, au fond, qu’une seule question : qu’est-ce qu’un portrait ? Que voit-on, que lit-on dans la pose, dans les traits de celui qui a été photographié ? Jean-François Bonhomme n’y répond pas par une anthologie, ni par un album, encore moins par un who’s who des arts et des lettres. Non, son livre est à feuilleter plutôt comme un « atlas d’exercices », pour reprendre l’expression de Walter Benjamin à propos d’August Sander ; d’exercices d’approche. Ni « art sorcier » ( Marguerite Yourcenar ), ni « art moyen » ( Pierre Bourdieu ), ni « pratique d’envoûtement » ( Michel Tournier ), ni « sous-espèce de l’alchimie » ( Susan Sontag ), ni « explosante-fixe » ( André Breton ), la photographie telle qu’elle est pratiquée ici semble avoir, d’abord, voulu permettre aux modèles choisis de répondre, chacun à sa façon, à cette question vertigineusement simple : qu’est-ce qu’un portrait ? Pas de prédation, aucune intrusion donc, mais plutôt le résultat d’une transaction mentale, qui semble aussi avoir été la règle avec les personnages capturés à leur insu, tels ces gardiens des colonnes de Louqsor ou une vendeuse de laine sur un trottoir d’Athènes. Comme si l’approche avait été, dans chaque cas, bien trop précautionneuse pour se prêter à aucune forme de grivèlerie photographique — dont d’autres objectifs que le sien auraient parfois tendance à faire un genre en soi.
Près de Saqqara, Égypte, 1987.
César, 1989.
Samuel Beckett, 1983.
« En chacun de ces portraits, Jean-François Bonhomme se situe à mi-chemin entre un Nadar (« le portrait que je fais le mieux est celui de la personne que je connais le mieux » ) et ceux qui déclarent ne pouvoir bien photographier que des inconnus. C’est qu’il y a dans ses images, en proportions variables, la part invisible du travail ( les circonstances, l’itinéraire qui ont dicté ces prises de vue, l’ont porté au-devant de certains paysages ), et la part du travail invisible, c’est-à-dire la relation établie entre le photographe et ses modèles. On ne trouvera pas là, pour autant, trace d’une mise en scène : le premier est allé à la rencontre des seconds dans leur environnement naturel et, pour esthétique qu’en soit parfois le décor ( lorsqu’il s’agit, comme souvent, d’un atelier d’artiste ), il l’est involontairement, de façon non préméditée. Toutes les conventions habituelles du portrait sont d’ailleurs ici respectées : pose de face ou de profil, en lumière naturelle ou artificielle selon le cas, sans éclairage d’appoint ni artefact technique. Une grande simplicité de moyens, comme pour mieux s’assurer que rien ne viendra s’interposer entre le portraitiste et son sujet, encombrer la distance variable qui les sépare.
Si l’on en vient, s’agissant des portraits, à la distinction fondamentale pointée par Susan Sontag, entre les modèles qui savent qu’on les photographie et ceux qui, l’ignorant, conservent sur leur visage « quelque chose de privé », il va de soi que la quasi-totalité des portraits rassemblés ici ressortissent à la première catégorie. Même si beaucoup se joue dans la distance consciente, délibérée, que certains prennent soin de garder avec l’objectif qui les vise. C’est l’acquiescement à l’image qui fait d’abord, on le sait, l’image. Et si certains modèles frontaux, quelques-uns très peu, semblent devancer leur métamorphose en deux dimensions, la majorité ont privilégié la présence complice, laissant le photographe investir librement leur atelier ou leur bibliothèque. Ou se montrent au travail, sans pour autant prétendre avoir été surpris en plein travail ; ce que suffit, souvent, à véhiculer la passerelle d’un regard. »
Musée du Caire, 1987.