Parution Novembre 2005



*Michel Boujut est né à Jarnac en 1940. Il a été journaliste à la Télévision Suisse Romande, aux Nouvelles Littéraires, à l’Événement du jeudi, puis producteur de l’émission de télévision Cinéma-Cinémas. Auteur de monographies consacrées aux cinéastes Wim Wenders et Claude Sautet, il poursuit une activité de critique de cinéma pour Charlie Hebdo pendant dix ans, et travaille régulièrement pour France Culture et France Inter depuis 1992. Il a publié, entre autres : L’origine du monde ( L’Olivier, 1991 ), La promenade du critique ( Actes Sud, 1996 ), Le jeune homme en colère ( Arléa, 1998 ), Les jarnaqueurs ( Baleine, 1998 ), Un ange passe ( Flammarion, 2002 ) et Le fanatique qu’il faut être ( Id., 2004 ).

Michel Boujut
Vues rapprochées

Chroniques de Charente libre (2002-2003). Préface d'Ivan Drapeau
128 p., 14/19.
2005. ISBN 2.86853.434.1
15,00 Euros

 Michel Boujut — qui donne chaque samedi depuis quelques années une chronique au journal Charente Libre — en a choisi une cinquantaine pour composer ce tableau tour à tour tendre et ironique de la vie contemporaine. Le cinéma, la littérature et les soubresauts de la société, qui sont la toile de fond de ces pages, n’isolent jamais l’auteur de la vie ordinaire. Dans un constant aller-retour entre l’actualité et les souvenirs de son enfance marquée par la guerre finissante, ceux-ci éclairant celle-là ou vice versa, c’est tout un monde d’êtres humains, fameux ou anonymes, qui prend corps sur la scène de ce petit théâtre sans complaisance, où la noblesse de l’âme le dispute constamment à la lâcheté ou à la bêtise. Calme refus des convenances de la pensée, vigilance intellectuelle ou simple bon sens paysan, ces vues, familières mais pas si rapprochées qu’il y paraît d’abord, ont une salutaire liberté de ton qui nous rappelle à notre élémentaire devoir de liberté ( tout court ).
« Une coupure de presse de la Petite Gironde ( l’ancêtre de Sud Ouest ) en date du 24 février 1936. C’est un article signé Maurice Hennessy ; il commente une interview de Jacques Chardonne parue dans le journal parisien Candide, dans laquelle l’écrivain charentais chante le cognac de son terroir. « Peut-on rêver réponse plus élégante, demande M. Hennessy, à ceux qui voudraient représenter le cognac comme un poison et les commerçants de notre région comme autant de patrons d’assommoirs ? » On n’est pas surpris que le « commerçant » Hennessy rende ainsi grâce à l’écrivain Chardonne. Qu’écrivait donc celui-ci sur les négociants en eaux-de-vie de son enfance ? Ceci entre autres : « Ils soignaient avec amour un produit parfait et le cédaient avec tout l’appareil des antiques coutumes de l’honneur… Ils ont fait vivre dans l’aisance un peuple de paysans très fiers et dont la maison était en pierres de taille… » Idyllique, n’est-ce pas ? L’ordre social baignait dans le paternalisme comme les cerises dans l’alcool ! La société jarnacaise des années 30 était moins scindée entre deux cultes ( le catholique et le protestant ) qu’entre deux classes : celle des possédants et celle des « possédés ». C’était réglé comme du papier à musique. Les femmes à la mise en bouteilles, les hommes dans les chais et leur progéniture, avec un peu de chance, dans les bureaux, un jour. Chacun à sa place, une place pour chacun. Les « gueules noires » du charbon avaient droit à la silicose, eux à la cirrhose du foie ! Risques du métier… (…) »