Parution Novembre 2007
 

 

Marcos Siscar est né à Borborema (État de São Paulo), en 1964. Il est professeur de théorie de la littérature à l’université de l’État de São Paulo. Il a séjourné à Paris de 1989 à 1990 et de 1991 à 1995. En 1992, il a soutenu un DEA à l’université Paris 8 et, en 1995, présenté une thèse de doctorat en Littérature française, sur l’œuvre de Jacques Derrida. ( J. D. Rhétorique et philosophie, L’Harmattan, 1998 ).
Traducteur, entre autres, de Tristan Corbière, Michel Deguy, Jacques Roubaud, Marcos Siscar a publié plusieurs recueils de poésie au Brésil et participé à l’anthologie 18 + 1 poètes de la langue portugaise, aux éditions Chandeigne. Il a été responsable de la Revista de Letras (revue de l’université de l’État de São Paulo), et fait partie du comité de la revue Inimigo Rumor.

Marcos Siscar
Le rapt du silence
Poèmes en proses traduits du portugais (Brésil) par Raymond Bozier et l'auteur
Novembre 2007. 112 p., 14/19 cm. Édition bilingue
— 16,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.485.9

« Quand la discrétion se marie à l’exubérance, dans un mariage ibérique comme celui-ci, il n’y a plus à proprement parler de secrets de famille. Comme si la recherche de sens lui faisait opposition, le temps est un vaste secret qui nous révèle. Comme si le sens lui faisait opposition, le temps nous berce de son vaste champ de légèreté. De ce manque de secret, de cette absence d’héritage, il ne reste que le fond partagé du mystère. À qui devrais-je rendre la clef de cet événement si décisif, à qui rendrais-je le secret de mon désir. Je vais vous dire enfin ce qui m’arrive sur cette route ondulée, faite de vieux bitume, qui me restitue ma propre valeur. Cette note dissonante étalée sur la terre rouge qui couvre la plaine et qui rouille les goyaviers. C’est la dernière fois que je me tourne vers toi, littérature, vers ta parole veloutée de pute, vers ton leurre tiède, vers ta vérité lubrique. Nous abandonnerons le vieillard qui cherche le nord de son sud. Son secret deviendra une histoire clandestine, récupérée derrière des portes blanches et bleues, qui gardent une convivialité fragile et sans souci. »

O ROUBO DO SILÊNCIO


Viver ensina a esperar a sua vez e a conviver com a dor. É o que me segredam as mãos brancas do dentista, quando Wnalmente a obturação sem anestesia deWne o limiar da própria dor, dá lições de autocontrole. Quando a fala do médico é curta, chegar até ele é raro, pois ele detém o poder da anestesia, e é preciso oferecer a vida antes da hora para merecê-la ; quando o livre curso da natureza é ainda caminho mais manso na direção do Wm ; quando o melhor é espantar o mau presságio e plantar sua comida – não há poesia que valha uma vida. A vida vai bem em prosa, quando a violência lhe rouba deWnitivamente a liberdade de corte. Quando minha morte não me pertence, o modo de morrer não me pertence, esse expatriamento vai entrando dentro da vida. Quando minha morte me é roubada, é o roubo que corre para dentro de mim. Para a terapêutica sem recursos, o diagnóstico mais generoso é sempre a eutanásia generalizada, a expansão da autoridade para dentro do corpo do outro, a faxina em seus farrapos de vida. O silêncio é o sofrimento da palavra, quando a poesia do silêncio lhe é roubada. A vingança dos desapropriados é o barulho da prosa do mundo. Se eu pudesse falar, pegaria andorinhas em pleno vôo.

 

LE RAPT DU SILENCE


Vivre apprend à attendre son tour et à côtoyer la douleur. C’est ce que les mains blanches du dentiste me confient en secret, quand finalement l’obturation sans anesthésie révèle le seuil de la douleur et donne des leçons d’autocontrôle. Quand la parole du médecin est elliptique, on l’atteint rarement, parce qu’il détient le pouvoir de l’anesthésie, et qu’il faut offrir sa vie avant l’heure pour la mériter ; quand le libre cours de la nature est un sentier encore plus paisible à l’approche de la fin ; quand il vaut mieux chasser les mauvaises pensées et produire ce qu’on mange – il n’y a pas de poésie qui vaille une vie. La vie est bien dans la prose, quand la violence lui vole définitivement la liberté de trancher. Quand ma mort ne m’appartient plus, ni la façon de mourir, l’expropriation commence à pénétrer dans la vie. Quand ma mort m’est volée, le vol commence à pénétrer en moi. Pour la thérapeutique sans recours le diagnostic le plus généreux est toujours l’euthanasie généralisée, l’extension de l’autorité jusqu’à l’intérieur du corps de l’autre, le nettoyage des chiffons de vie. Le silence est la souffrance de la parole quand la poésie du silence lui est volée. La vengeance des dépossédés engendre le tapage de la prose du monde. Si je pouvais parler, j’attraperais des hirondelles en plein vol.