Parution Novembre 2007
 

 

* Christoph Meckel, né à Berlin en 1935, a étudié le dessin à Fribourg
et à Munich. Il vit à Berlin et dans
la Drôme et a publié divers recueils d’eaux-fortes, ainsi que de nombreux ouvrages de prose et de poésie, qui ont été traduits dans plusieurs langues dont cinq en français : Ce soir ou dans sept ans ( Balland, 1984 ), Loin du monde comme il va ( Balland, 1985), Portrait-robot de mon père ( Flammarion, 1989 ), La ville de cuivre, ( Gallimard, 1993 ), Le regard de l’effraie ( Ulysse - Fin de siècle, 1994 ).
Son œuvre littéraire a été distinguée en 1978 par le Prix Rainer Maria Rilke, en 1982 par le Prix Georg Trakl, et en 2003 par le Prix Joseph Breitbach.

Christoph Meckel
Un inconnu
Récit traduit de l'allemand par Jean-Paul Colin
Novembre 2007. 112 p., 14/19 cm.
— 16,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.496.5

« Mathieu n’est ni un matériau ni un motif ni un modèle. Il est un être vivant dont je parle ; on ne saurait avoir prise sur lui de façon routinière ; je m’approche de lui, peut-être, avec quatre phrases vraies ; son portrait exige de moi toutes sortes de précisions, d’abord quant à la perception, puis au langage ; il est reconnu et décrit avec égard pour sa personne ; il ne doit pas être falsifié ni stylisé, ni non plus ressuscité comme un personnage de roman. L’art de la narration consiste à ne pas faire de lui une figure artistique. »
Christoph Meckel, qui a longtemps passé une bonne partie de l’année dans les montagnes de la Drôme, brosse dans ce récit poétique le portrait de son voisin et ami, Mathieu, le cultivateur de lavande, figure de l’éternel paysan, qui vit dans une ferme tricentenaire. Ce tableau animé – à l’opposé des clichés romantique ou bourgeois sur la campagne –, qui représente un homme demeuré en marge de notre époque, nous parle
en même temps d’un monde archaïque en voie de disparition.

« Le village n’a rien de remarquable, c’est une simple localité, sise à une altitude de cinq cents mètres, entre des rochers et des marnes, des escarpements couverts de chênes verts, de genêts et de cèdres, au confluent de deux cours d’eau venus du Nord et de l’Est, aux lits ensauvagés pleins de galets et de branchages : ce sont des torrents en hiver, des ruisselets en été. Les hivers sont durs, la montagne y est sa propre maîtresse, les étés sont secs et chauds, gâtés par le tourisme, débordés par le flot bruyant du traffic routier, défigurés par les campings. La fumée des décharges recouvre le paysage. Celui qui vit ici laisse advenir ce qui advient, il supporte les nuisances. La route nationale le relie au monde. Du fond de la vallée, une route mène dans la montagne, le long des versants s’accrochent de vieilles fermes isolées, l’une de ces fermes appartient à Combel, Mathieu.

*

« Ça me plaît, disait Mathieu, alors que, de cette route de montagne, nous regardions en bas, dans les profonds ravins boisés, ça me plaît quand le rapace vole là-dessous, dans l’ombre, et que je suis à trois cents mètres au-dessus de lui. C’est quelque chose ! C’est ça, la montagne !

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Mathieu ne sait lire ni plan ni carte géographique. On parle souvent d’autres pays – les Îles, les Tropiques, les continents – et je sais qu’il n’a aucune notion du planisphère. Il sait – grâce à moi ? où d’après les infos de la météo à la télé ? – que la France est frontalière de la Suisse et de l’Allemagne, mais je doute qu’il sache où se trouve Anvers, qu’il soit capable de distinguer les Danois des Tchèques, le Mexique de l’Alaska et l’Inde du Vietnam. La Belgique est à l’étranger – très loin – dans le Nord, et l’Italie est un appendice de la Côte d’Azur. Mais à Villededon il connaît chaque pierre. Ici règne le dieu local, grand propriétaire terrien. Il a dit en rêve à Mathieu, quand celui-ci était petit : “ Mathieu, je me repose sur toi, je ne puis avoir l’œil à tout, tu es mon représentant à Villededon, tu veilles à ce que chaque chose ait sa place attitrée ! ” »