Parution Novembre 2008

 

Jean-loup Trassard est né à la campagne, l'été 1933. Il publie pour la première fois dans la N.R.F. en 1960 puis, à partir de l'année suivante, plusieurs récits chez Gallimard. Outre quelques livres de proses, nous avons publié dans la série “ Textes & Photographies ” Territoires (1989), Images de la terre russe (1990), Ouailles (1991), Archéologie des feux (1993), Inventaire des outils à main dans une ferme (1981 & 1995), Objets de grande utilité (1995), Les derniers paysans (2000) La composition du jardin (2003), Nuisibles (2005) ainsi que Le voyageur à l'échelle (2006). Après La Déménagerie (Gallimard, 2004), il a fait paraître en 2007 à nos éditions Conversation avec le taupier.

 

Jean-Loup Trassard
Sanzaki

Texte et photographies
88 p., 16,5 /24.
Novembre 2008. ISBN 978.2.86853.510.8
22,00 Euros

Tirage de tête : 30 ex. numérotés, accompagnés d'une photographie originale signée par l'auteur — 110,00 euros

Le récit est une sorte de synopsis décrivant les scènes principales d'un projet de film conçu comme policier rural, où l'on voit un trafiquant d'eau de vie s'opposer à la brigade volante des Indirectes secondée par la gendarmerie. L'homme est agriculteur le jour et passeur de “goutte” la nuit entre la campagne productrice et la région parisienne (sans payer l'acquit nécessaire à tout transport d'alcool). On le suit quand il cultive la terre, franchit un barrage dans la nuit, transforme sa voiture, se fait prendre, s'évade... L'ambiance générale est terreuse, celle de l'automne dans l'ouest, surtout crépusculaire ou nocturne. L'accent y est mis, par la seule écriture, sur les bruits finement détaillés alors que les paroles restent rudimentaires et brèves. Cette fiction étonnamment rapide et visuelle n'est pas sans rapport avec certaines œuvres cinématographiques des années soixante, à la limite de la parodie. On y participe avec jubilation, en totale complicité avec le narrateur-observateur et non sans sympathie pour le “ malfaiteur ” silencieux et insaisissable.
  Charrue

«
Dans la campagne cloisonnée par des haies, leurs branchages d’automne, nous traversons doucement une prairie.
Il faudra franchir un ruisseau — on l’entend couler fort — ensuite longer une haie, enjamber comme en volant une grosse barrière de bois et, vers la droite, suivre un chemin d’abord creux puis qui monte.
Quoique bordé de haies touffues le chemin en effet n’est plus creux, sol pierreux au niveau des champs. Sur la gauche une barrière ouverte offre un petit champ au milieu duquelun attelage de deux juments laboure, une grise, une rousse. L’homme, plutôt grand, marche à côté des chevaux, ensemble ils progressent lentement. Toutefois, à la fin du sillon les juments se jettent contre la haie avec une apparence de hâte.Tandis qu’elles reviennent en arc, cliquetis des chaînes qui ne sont plus tendues, bruit de feuilles sèches piétinées, l’homme tourne sur place, au bout du sillon, le brabant dont l’une puis l’autre épaule luit. Les juments, bien dressées, descendent à nouveau dans la raie, ils repartent.
Pour les atteindre il faut tenir compte de leur marche et viser loin devant, cette diagonale permet de voir le fumier égaillé par bribes sur le terrain à labourer avec, çà et là, quelques fleurs de pensées sauvages. L’homme regarde la jument de tête, juste avant lui, et parfois se tourne vers la charrue. Il va du même pas que les chevaux et ne prend le guide en main, longue corde, que pour finir le sillon, il ne commande pas, les juments connaissent.
Deux juments, pas assez pour cherruer, en faudrait au moins trois. Voilà ce que disent ici les fermiers. Mais lui n’a que deux juments, et la terre est bonne, très brune, pas collante. Il règle le brabant moins profond, voilà tout. Qu’on sache bien qu’il a labouré, son travail ordinaire.
Entrer en conversation supposerait une raison, il semble qu’il n’y en ait aucune, rien encore à lui demander. Cependant pour capter les gestes avec intention de faire voir au moyen des seuls mots, nous approchons suffisamment pour décider qu’il mesure environ un mètre quatre-vingts. À la fois svelte et large d’épaules, un brun, aux yeux enfoncés sous des sourcils bourrus, une tendance à regarder le sol plus que le ciel serait due à sa taille. Quel âge ? À peu près trente-huit ans. Il porte un paletot de chasse, tissu gris à fines côtes, le moins cher, même pas du velours. Ses bottes de caoutchouc foulent terre et fumier à côté de l’attelage, mais l’écoute des sons confirme qu’il ne dit rien aux chevaux et même laisse deviner qu’il ne parlera guère. À part quoi Léandre — c’est son vrai prénom — paraît aussi calme que soigneux. Restent donc le bruit de la terre qui s’ouvre, les grincements et cliquetis légers des cuirs et chaînes qui habillent les chevaux, du mors de la jument de tête jusqu’aux tranchants de la charrue ils se suivent ou se mêlent. Un corbeau doit crier depuis le ciel voisin. »
Ferme

«
Quand il a décroché le brabant pris dans la raie du lendemain, les juments ne bougeaient plus. Il a lancé les traits — chaînes que d’aucuns nomment chapelets — sur le dos de la jument d’arrière, d’un côté puis de l’autre, et quand il a prisle guide, celle de tête, habituée, s’est mise en marche vers la ferme.
Voilà ce qui vient d’être fait. Nous les suivons maintenant dans le chemin, lui de dos et les croupes des juments chargées de leur équipement, avec toujours ces petits bruits que produisent les cuirs et les chaînes en mouvement. Il y a leurs pas dans la terre, puis dans les feuilles, peut-être une flaque d’eau. Après quoi ils arrivent à la cour.
Petite ferme, sept ou huit hectares, les bâtiments sont ceux, comme on dit, d’une biq’trie. La maison à main gauche avec remise en planches accolée sur le côté, l’étable et la loge au fond, l’écurie à droite vers laquelle se dirigent tout de suite les juments sachant recevoir là quelque consolation, elles y entrent par une porte un peu juste. On ne voit guère, l’espace est trop étroit, Léandre les libérer du collier ( qu’il accroche sûrement à un portant de bois enfoncé entre les pierres du mur ) et des équipements qu’il pose par-dessus, elles entrent dans leur stalle, l’une d’elles par un bruyant frisson secoue sur son dos la poussière, la gêne des frottements, peut-être la fatigue. Devant chacune il met au râtelier une fourchée du meilleur foin, trèfles et ivraie. Léandre sort sans fermer la porte, vers la maison traverse l’aire.
Comme le jour baisse une lumière apparaît à l’étable. Une femme, sa femme, doit commencer la traite. En allant droit écouter à cette porte, on entend les premiers jets faire tinter le chaudron de tôle puis ce fin bruit s’étouffe dans la mousse du lait. De l’ombre alors augmentée, sortent les cris et grognements d’un ou deux cochons qui se plaignent de leur compagnon de cellule. Mais le silence gagne. »