Parution Mars 2006
 

* Né en 1964 dans l'Argonne, Stéphane Émond a créé à La Rochelle la librairie Les Saisons, qu'il anime. Pastorales de guerre est son premier livre.

Stéphane Émond
Pastorales de guerre

Récits
96 p. 14/19.
2006. ISBN 2.86853.452.X
14,00 Euros

 Sa région d’origine ( l’Argonne qu’il lui arrive de croire n’avoir jamais quittée ), la culture familiale ( secrets compris ) ont donné à la guerre, dans l’imaginaire de l’auteur qui n’en a connu aucune, une dimension mythique. Ses ravages et ses bouleversements, ont orienté le cours de la vie de ses aïeux survivants, et forgé dans la mitraille le légendaire de ces humbles, paysans pour la plupart, dont il nous rapporte les destinées foudroyées dans une vingtaine de récits économes et douloureux, exemplaires, dressés comme des stèles. C’est un chant poignant qui monte de ces pages, une plainte étrange et sourde qui nous parvient, comme magnifiée par la voix d’un homme jeune qui se souvient du sacrifice des siens.
Les Éparges


Fuir ou s’enfuir. La maison est grande, la chambre en alcôve retient son souffle. Sous le drap que borde un lacis de branches de buis, le corps maigre repose. Derrière le mur, au-delà du porte-rue, les vaches s’impatientent et le chien tire sur sa chaîne. Je ne bouge pas. Tout à l’heure, nous irons sonner aux morts, les hommes et quelques enfants trop heureux de partager ce moment avec des aînés pourtant déjà absents d’eux-mêmes. Bientôt les cloches ne sonneront plus le glas et n’avertiront plus aux alentours qu’un vieux s’en est allé ou qu’un plus jeune a été fauché. Je suis là tremblant de tout mon corps, comptant les minutes et tâchant d’être à la hauteur de la confiance qu’on m’accorde. « Tu garderas ton arrière-grand-père, on part chez le notaire, on rentrera pour la traite », m’a t-on presque ordonné. On ne laisse jamais un mort seul.
Demain mon père me demandera de l’aider pour la mise en bière, j’ai quinze ans, il estime qu’il est temps. Qui ne dit mot consent. De la camionnette, nous sortirons le cercueil vide, tout juste verni, le passerons par la fenêtre et le déposerons sur deux chaises placées à droite du lit. Ma grand-mère retirera délicatement le linceul qu’elle posera sur une chaise. Mon père soulèvera le corps maigre qu’il tirera vers lui en posant un genou sur le bord du lit. Après un signe de tête de mon père, je saisirai la jambe gauche par le pied, qui n’est pas chaussé, et la jambe droite que le vieillard n’avait plus depuis ses vingt ans, par le pantalon. Le corps est si maigre et je suis si absent, que mon père le portera quasi seul.
Cette absence, que je saisirai alors, ne cessera de me hanter des mois durant. La douleur étrange et infinie qui pouvait le faire gémir des après-midi entiers — quand parfois, dans la chaleur écrasante de juillet, je m’approchais de la maison, afin de voir si ma grand-mère n’avait pas déposé sur le rebord de la fenêtre un bol de ces framboises dont je raffolais — ne ressemblait à rien et me sera toujours familière. Plaintes et consolations mêlées, je croyais entendre dans ces cris comme un chant rituel, un psaume que le vieillard adressait aux âmes perdues, errantes, des forêts et collines de Vauquois ou de la Somme.
Dans un petit cadre doré posé près de la cheminée, mon arrière-grand-mère, photographiée à Nancy — on voit que déjà la vie n’était plus tout à fait en elle — pose son regard sévère sur moi. Dehors la nuit d’endort, le ciel est jaune de neige. Je secoue mes bras engourdis qui serrent trop fort ma cage thoracique, je me lève, ouvre la porte donnant sur la cour. Le vent s’engouffre, me glace le sang. J’entends au loin comme un murmure, des voix qui susurrent et appellent, me disant que c’est fini, qu’il n’en sera plus jamais ainsi, que la vie ne nous quittera plus. Je referme la porte, tourne la clef et me rassois près du lit. Je crois voir la silhouette bouger sous le drap. On est mardi, janvier s’attarde. Je comprends alors que j’aurai toujours peur.