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Parution Mars 2006
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| Stéphane Émond Pastorales de guerre Récits 96 p. 14/19. 2006. ISBN 2.86853.452.X 14,00 Euros |
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Sa région dorigine ( lArgonne quil lui arrive de croire navoir jamais quittée ), la culture familiale ( secrets compris ) ont donné à la guerre, dans limaginaire de lauteur qui nen a connu aucune, une dimension mythique. Ses ravages et ses bouleversements, ont orienté le cours de la vie de ses aïeux survivants, et forgé dans la mitraille le légendaire de ces humbles, paysans pour la plupart, dont il nous rapporte les destinées foudroyées dans une vingtaine de récits économes et douloureux, exemplaires, dressés comme des stèles. Cest un chant poignant qui monte de ces pages, une plainte étrange et sourde qui nous parvient, comme magnifiée par la voix dun homme jeune qui se souvient du sacrifice des siens.
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| Les Éparges Fuir ou senfuir. La maison est grande, la chambre en alcôve retient son souffle. Sous le drap que borde un lacis de branches de buis, le corps maigre repose. Derrière le mur, au-delà du porte-rue, les vaches simpatientent et le chien tire sur sa chaîne. Je ne bouge pas. Tout à lheure, nous irons sonner aux morts, les hommes et quelques enfants trop heureux de partager ce moment avec des aînés pourtant déjà absents deux-mêmes. Bientôt les cloches ne sonneront plus le glas et navertiront plus aux alentours quun vieux sen est allé ou quun plus jeune a été fauché. Je suis là tremblant de tout mon corps, comptant les minutes et tâchant dêtre à la hauteur de la confiance quon maccorde. « Tu garderas ton arrière-grand-père, on part chez le notaire, on rentrera pour la traite », ma t-on presque ordonné. On ne laisse jamais un mort seul. Demain mon père me demandera de laider pour la mise en bière, jai quinze ans, il estime quil est temps. Qui ne dit mot consent. De la camionnette, nous sortirons le cercueil vide, tout juste verni, le passerons par la fenêtre et le déposerons sur deux chaises placées à droite du lit. Ma grand-mère retirera délicatement le linceul quelle posera sur une chaise. Mon père soulèvera le corps maigre quil tirera vers lui en posant un genou sur le bord du lit. Après un signe de tête de mon père, je saisirai la jambe gauche par le pied, qui nest pas chaussé, et la jambe droite que le vieillard navait plus depuis ses vingt ans, par le pantalon. Le corps est si maigre et je suis si absent, que mon père le portera quasi seul. Cette absence, que je saisirai alors, ne cessera de me hanter des mois durant. La douleur étrange et infinie qui pouvait le faire gémir des après-midi entiers quand parfois, dans la chaleur écrasante de juillet, je mapprochais de la maison, afin de voir si ma grand-mère navait pas déposé sur le rebord de la fenêtre un bol de ces framboises dont je raffolais ne ressemblait à rien et me sera toujours familière. Plaintes et consolations mêlées, je croyais entendre dans ces cris comme un chant rituel, un psaume que le vieillard adressait aux âmes perdues, errantes, des forêts et collines de Vauquois ou de la Somme. Dans un petit cadre doré posé près de la cheminée, mon arrière-grand-mère, photographiée à Nancy on voit que déjà la vie nétait plus tout à fait en elle pose son regard sévère sur moi. Dehors la nuit dendort, le ciel est jaune de neige. Je secoue mes bras engourdis qui serrent trop fort ma cage thoracique, je me lève, ouvre la porte donnant sur la cour. Le vent sengouffre, me glace le sang. Jentends au loin comme un murmure, des voix qui susurrent et appellent, me disant que cest fini, quil nen sera plus jamais ainsi, que la vie ne nous quittera plus. Je referme la porte, tourne la clef et me rassois près du lit. Je crois voir la silhouette bouger sous le drap. On est mardi, janvier sattarde. Je comprends alors que jaurai toujours peur. |
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