Parution Mars 2009

 

* Né en Transylvanie orientale, Lorand Gaspar se retrouve à la fin de la deuxième Guerre Mondiale à Paris où il entreprend des études de médecine.

En 1954 il s'embarque avec sa femme et ses trois enfants pour Jérusalem, avec la mission d'assurer les services de chirurgie des hôpitaux français de Jérusalem et de Bethléem. Parti pour deux ans, il va rester seize ans par amour pour ce Proche Orient qu'il découvre, ses hommes, ses lieux, son histoire et le travail médical qu'il lui est donné d'y accomplir.

À l'exception de quelques notes prises au cours d'un séjour plus récent en Terre Sainte, ces pages s'enracinent dans le vécu quotidien de ses années d'un apprentissage toujours renouvelé à l'écoute de l'autre, de soi et du monde dans l'action et la méditation, mais aussi dans la violence de l'histoire.

Il est poète (Le quatrième état de la matière, 1966; Sol absolu, 1972; Égée suivi de Judée, 1993; Patmos, 2001), prosateur (Approche de la parole, 1978; Feuilles d'observation, 1986; Apprentissage, 1994; Arabie heureuse, 1997), essayiste (Histoire de la Palestine, 1968) et traducteur (D.H. Lawrence, Pilinsky, Rilke, Séféris, Riley).
Également photographe, exposé régulièrement dans le monde depuis 1965, il a publié à nos éditions deux livres accompagnés de ses photographies : Carnets de Patmos (1991) et en compagnie de James Sacré : Mouvementé de mots et de couleurs (2003).

Lorand Gaspar
Carnets de Jérusalem
Nouvelle édition
2009, 160 p., 14/19 cm — 20,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.513.9

L'étoffe infiniment complexe d’un morceau de réalité vivant — lié à un temps, et dont les fils et les mouvements débordent nécessairement ce temps —, tissées d’une poignée de pierres et de lumières, de voûtes et de vallées, d’échanges avec les hommes et les choses , de lectures de livres, de nous-mêmes et du monde, de quelques rosiers et d’un désert à portée de la main ; mais aussi du rire et des larmes des enfants qu’on regarde grandir, des heurs et malheurs d’une maisonnée bourdonnante d’objets, de bêtes et de passants, de la compagnie des malades et du lent apprentissage de l’écoute de l’autre, de la joie et des difficultés de vivre, des conversations nocturnes sur la terrasse près du jasmin face à la crête judéenne drapée de noir, la résonance lointaine des mots dans la nuit, contrastant avec la proximité troublante des étoiles et de la pensée de l’infini —, c’est tout cela pour moi, et tant d’autres choses encore, Jérusalem.
Cinq heures du matin. Là où tout à l’heure il n’y avait encore que des flaques d’un gris vaseux entre les pins plus sombres au bout du jardin, une luisance vert et or, intense et corrosive, allumée, on dirait, dans les pierres et les rares buissons, augmente rapidement dans la pâte obscure. Passage entre matière et lumière. Lumière des corps et de la pensée. Présence simultanée, plus que passage, dans une réalité qui leur est commune. Je l’ai retrouvée quelques années plus tard, avec cette exactitude bouleversante que nous signale parfois la mémoire du corps, dans le fond d’une peinture de Giotto. J’étais tellement fasciné par cette rencontre, par le resurgissement dans ce musée de la même luminosité native, que je ne me souviens plus du thème du tableau ; je me rappelle seulement un saint de profil, coiffé, sans doute, de son auréole, je vois son emplacement exact dans cette première salle, assez petite, qui s’ouvre sur d’autres, de peinture italienne, à Boston ou à New York.
Mésanges et fauvettes commencent leur va-et-vient entre le jasmin qui bouche les trois quarts de la fenêtre, et le figuier solitaire. La tête de mon cheval passe par-dessus la porte de l’écurie coupée à mi-hauteur, ses naseaux blancset roses hument avec beaucoup de satisfaction l’air légèrement humide du petit jour. La chatte se faufile parmi les herbes et les chardons desséchés, puis monte sur la clôture de pierres sèches pour en suivre la crête irrégulière : inspection matinale du territoire. C’est l’heure de se préparer un café et de s’adonner au vice impuni de la lecture ou de quelque griffonnage, protégé par une grande nappe de silence – et de fraîcheur en été. Mais certains jours j’obéis à mon besoin de bouger. Ayant traversé le wâdi Djose j’arrive avec les premiers rayons du soleil dans les collines nues, à l’est, derrière le jardin. Il me faut contourner l’enclave de l’ancienne Université hébraïque, pour atteindre une ensellure dans la chaîne judéenne aux reliefs si caractéristiques du sénonien, longuement travaillés par l’érosion. En contre bas, sur un premier palier du versant
est : le village d’Issaouia ; il ne se distingue des courbures minérales que par les angles et les arêtes des maisons. Sous mes pieds c’est la descente fuguée des creux et des bosses de l’onde calcaire vers la large et profonde entaille ouverte par un de ces remaniements d’écorce auxquels il est préférable de ne pas assister. De l’autre côté de la faille, les montagnes forment un vaste entablement violet sombre, de matière incertaine, où apparaît peu à peu tout un appareil de contreforts coniques juxtaposés. Et je sais que l’immense plateau qui coiffe ce puissant ouvrage de fondation que sont les monts d’Ammon et de Moab se prolonge jusqu’à l’Euphrate, jusqu’à Babylone, à un millier de kilomètres de là.


Canaan. Dans les documents que l’archéologie a mis à notre disposition, la mention la plus ancienne de ce nom date du début du XV
ème siècle av. J.-C., chez les Akkadiens, inscrit sur la statuette d’un dénommé Idrimi, personnage sans doute assez important qui s’était enfui au pays de Canaan. Une cinquantaine d’années plus tard, le document énumérant les prisonniers faits par Aménophis II, parle de 640 « Cananéens ». Les archives fameuses de Tell Amarna contiennent une lettre mentionnant la « province de Canaan », tandis que d’autres permettent d’y situer certaines villes connues également par la Bible, en Galilée, dans la région d’Acre et sur la côte phénicienne. Limitée à l’est par la vallée du Jourdain, ce « protectorat » égyptien comprenait la Palestine jusqu’à Gaza.
Qui sont-ils ? Les divers textes bibliques qui énumèrentles anciens habitants du pays sont généreux en noms, comme toujours, et pas toujours concordants ( Amorites, Horites, Hurrites, Hivvites, Jébuséens, Perizzites, Girgashites ) ; il est impossible d’en tirer de véritables renseignements ethniques. Nous sommes dans une région carrefour où se croisent ( et se rencontrent parfois ) des migrations déversées depuis les hauts plateaux d’Asie, ou venues par la Méditerranée, comme ces Peuples de la Mer, groupement de peuplades de provenance variable ( Sardaigne, Étrurie, Sicile, etc. ), arrivées par vagues successives sur les côtes orientales, et que les annales égyptiennes appellent « les étrangers qui venaient de leur pays et des îles du milieu de la Grande Verte ». Nous savons au moins une chose avec certitude : les Philistins, dont la Bible et les documents égyptiens à partir du règne de Ramsès III parlent abondamment, ce peuple qui donne son nom à la Palestine, fait partie de ces Peuples de la Mer. ( Notons que la mention qu’en fait le livre de la Genèse [ XXI et XXVI ] à l’époque des Patriarches est un anachronisme ; leur présence authentique doit être datée de l’époque de l’histoire de Samson, Juges, XIII-XVI. )