Parution Mars 2009
 

* Né en 1798, Giacomo Leopardi est un moraliste, poète et philosophe italien dont le pessimisme a profondément marqué ses contemporains. Alfred de Musset disait de lui " sombre amant de la mort, pauvre Leopardi ". Il est l’auteur entre autres d’un énorme journal philosophique Du zibaldone publié pour la première fois en 1900 et dont nos éditions ont fait paraître des fragments en 1987.

Né en 1952, Michel Orcel fait autorité en matière de textes classiques italiens et connaît bien l’œuvre de Leopardi dont il a donné plusieurs traductions chez différents éditeurs. Il est aussi poète Destin (Le temps qu’il fait, 1987), Odor di femina (Le temps qu’il fait, 1989), Trois guerriers, plus un (Le temps qu’il fait, 1993), Histoire d’une ascension (Le temps qu’il fait, 1995) ; et plus récemment auteur d’un journal Les larmes du traducteur (Grasset, 2001)

 

Giacomo Leopardi
Dix petites pièces philosophiques
Choisies, présentées et traduites par Michel Orcel
Nouvelle édition
2009, 112 p., 14/19 cm — 16,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.512.2

Mécompris, censuré, tout ensemble adoré et haï, le recueil des Petites pièces philosophiques (Operette morali) apparaît comme le revers implacable du lyrisme des Canti. Leopardi, négligeant dédaigneusement l'arsenal romantique, y déploie les ressources d'une prose à la fois délicieuse et terrifiante, dont la littérature européenne offre bien peu d'exemples.
Dans ce petit théâtre philosophique, fiévreusement élaboré à la fin du XIX
ème, le nihilisme moderne semble naître tout armé. Schopenhauer, Nietzsche, grands lecteurs de Leopardi, creuseront ce sillon; d'autres suivront celui du Désir.
Grosses d'un désespoir qui est déjà le nôtre, ces pièces témoignent aussi de la littérature comme activité frivole et nécessaire, comme exercice presque joyeux du sens contre le rien.
Dialogue d’un Elfe et d’un Gnome


L’Elfe : Oh, c’est toi, fils de Sabazios ? Où vas-tu donc ?

Le Gnome : Mon père m’envoie pour tenter de comprendre ce que diable peuvent bien machiner ces canailles d’hommes. Il est inquiet, car voilà beau temps qu’ils ne nous ont plus tracassés, et l’on n’en voit plus un seul dans tout le royaume. Il les soupçonne même de préparer une grande offensive ; à moins que le troc n’ait repris la place de l’or et de l’argent, ou que les peuples civilisés ne se contentent à présent de billets au lieu de pièces, comme ils l’ont fait dans le passé, ou de verroteries comme les barbares ; ou à moins encore qu’on n’ait remis en vigueur les lois de Lycurgue, ce qui lui paraît le moins crédible.

L’Elfe : « Vous les attendez vainement : ils sont tous morts », disait le dernier vers d’une tragédie dans laquelle mouraient tous les héros.

Le Gnome : Que veux-tu dire ?

L’Elfe : Mais que tous les hommes sont morts, que leur race a disparu.

Le Gnome : Oh, oh, quelle manchette pour les journaux ! Pourtant jusqu’ici ils n’en ont pas parlé.

L’Elfe : Imbécile ! Ne vois-tu pas que, si les hommes sont morts, on ne peut plus imprimer les journaux ?

Le Gnome : Tu as raison. Mais alors comment allons-nous faire pour connaître les nouvelles du monde ?

L’Elfe : Quelles nouvelles ? Que le Soleil s’est levé ou couché ? Qu’il a fait chaud ou froid ? Qu’ici et là il a plu ou neigé, que le vent a soufflé ? À présent que les hommes ont disparu, la Fortune a ôté son bandeau, elle a chaussé des lunettes, mis au rancart sa roue, et s’est assise, les bras croisés, pour contempler les choses du monde sans plus y mettre la main. On ne voit plus d’États gonfler puis éclater comme des bulles ; ils se sont tous évanouis. On ne fait plus de guerres, et toutes les années se ressemblent comme des œufs dans un panier.

Le Gnome : Mais on ne pourra plus savoir quel jour on est, si l’on n’imprime plus de calendriers.

L’Elfe : Ça n’est pas grave ; la Lune ne se trompera pas pour autant de chemin.

Le Gnome : Et les jours de la semaine n’auront plus de nom.

L’Elfe : Crains-tu qu’ils ne viennent pas si tu ne les appelles ; ou, puisqu’ils sont passés, penses-tu qu’en les hélant tu les feras revenir sur leurs pas ?

Le Gnome : Et l’on ne pourra plus compter les années.

L’Elfe : Ainsi, plus tard, nous nous ferons passer pour plus jeunes que nous ne sommes ; et ne mesurant pas l’écoulement du temps, nous serons moins tourmentés ; enfin, quand nous serons très vieux, nous n’attendrons pas jour après jour la mort.

Le Gnome : Mais comment donc ont pu disparaître ces voyous ?

L’Elfe : Les uns en se faisant la guerre, d’autres en courant les mers, certains dévorés par leurs semblables, beaucoup en se tuant de leur propre main ; ceux-ci en croupissant dans l’inaction, ceux-là en se creusant la cervelle sur des livres, d’autres encore en faisant la fête ou en se livrant à mille désordres ; bref, en épuisant tous les moyens d’agir contre nature et de finir mal.

Le Gnome : Quoi qu’il en soit, je ne parviens pas à comprendre que toute une espèce puisse ainsi s’éteindre jusqu’au dernier, comme tu l’affirmes.

L’Elfe : Toi qui es maître en géologie, tu devrais pourtant savoir que le cas n’est pas nouveau, et qu’il existait autrefois de nombreuses espèces d’animaux qui n’existent plus aujourd’hui, si ce n’est sous la forme de quelques os fossilisés. Et je t’assure que ces pauvres créatures n’usèrent d’aucun des moyens qu’employèrent les hommes, comme je te le dis, pour courir à leur perte.

Le Gnome : C’est bon, j’admets la chose. Et j’aimerais assez que l’un ou l’autre de ces vauriens ressuscitent pour savoir ce qu’ils penseraient en voyant qu’en dépit de la disparition du genre humain toute chose perdure comme avant, alors qu’ils s’imaginaient que le monde était fait et durait pour eux seuls.

L’Elfe : Oui, ils ne voulaient pas comprendre qu’il est fait pour les Elfes.

Le Gnome : Si tu parles sérieusement, ton esprit bat vraiment la campagne comme un Elfe.

L’Elfe : Pourquoi ? Je suis sérieux.

Le Gnome : Farceur, va ! Chacun sait que le monde est fait pour les Gnomes.

L’Elfe : Pour les Gnomes, qui vivent enterrés ! Ah, c’est la meilleure ! Que vous importent, à vous, le Soleil, la Lune, les airs, la mer, les champs ?

Le Gnome : Et qu’importent aux Elfes les mines d’argent et d’or, et le corps tout entier de la Terre, mis à part son épiderme ?

L’Elfe : Bien, bien. Qu’il nous importe ou non, laissons là cette dispute, car je suis sûr que les lézards et les moucherons eux-mêmes s’imaginent que le monde entier n’est fait que pour eux. Que chacun garde donc son idée, puisque personne ne pourrait la lui ôter de la tête. Pour moi, je n’ajouterai qu’une chose : si je n’étais pas né parmi les Elfes, je serais au désespoir.

Le Gnome : Ce serait aussi mon cas, si je n’étais pas né Gnome. Mais j’aimerais vraiment savoir ce que diraient les hommes de leur prétention, eux qui, entre autres méfaits, s’enfonçaient à mille brasses sous terre pour nous voler nos biens, en déclarant qu’ils appartenaient au genre humain et que la Nature les avait ensevelis et dissimulés là-dessous par jeu, pour voir s’ils les trouveraient et pourraient les extraire.

L’Elfe : Quoi d’étonnant à ça, quand tu penses que non seulement ils étaient sûrs que le monde entier n’avait d’autre fin que de les servir, mais encore qu’à côté du genre humain tout n’était que bagatelle. C’est ainsi qu’ils appelaient leurs aventures des révolutions du monde, et l’histoire de leurs peuples l’histoire du monde ; alors que, dans les limites mêmes de la Terre, on pouvait compter peut-être autant d’espèces, je ne dis pas de créatures, mais d’animaux, qu’il y avait d’hommes. Et quant à eux, ces animaux, expressément créés à leur usage, ne s’apercevaient pas qu’il y eût des révolutions.

Le Gnome : Les moustiques et les puces étaient donc aussi faits pour les hommes ?

L’Elfe : Oui, pour mettre leur patience à l’épreuve, selon leurs propres mots.

Le Gnome : Qu’avaient-ils besoin de puces pour exercer leur patience !

L’Elfe : Et les cochons, selon Chrysippe, n’étaient rien que des pièces de viande préparées par la Nature pour la cuisine des hommes et assaisonnées d’âme au lieu de sel pour empêcher qu’elles ne se putréfiassent.

Le Gnome : Si Chrysippe avait eu à la place de l’âme une pincée de sel, je crois pour ma part qu’il n’aurait jamais conçu pareille idée.

L’Elfe : Ce qui est encore plus drôle, c’est que d’innombrables espèces d’animaux ne furent jamais connus des hommes leurs maîtres… Soit parce qu’elles vivent dans des endroits où ils ne mirent jamais le pied, soit parce qu’elles sont si minuscules qu’ils ne réussirent jamais à les voir. D’ailleurs, ils n’en découvrirent beaucoup d’autres que dans les derniers temps. Et l’on pourrait tenir le même discours à propos des plantes et de mille autres choses. De même, ils apercevaient de temps en temps au télescope une nouvelle étoile, une planète, dont jusqu’alors, durant des milliers et des milliers d’années, ils avaient ignoré l’existence ; et aussitôt ils l’inscrivaient à l’inventaire de leurs meubles. Ils s’imaginaient en effet que les astres étaient, en quelque sorte, des lanternes plantées là-haut pour servir d’éclairage à leurs Seigneuries, qui, la nuit, avaient beaucoup à faire.

Le Gnome : Alors, en été, lorsqu’ils voyaient tomber ces petites flammes qui, de nuit, traversent parfois les airs, ils devaient dire que quelque esprit était en train de moucher les étoiles pour leur compte.

L’Elfe : Mais à présent qu’ils ont tous disparu, la Terre n’éprouve aucun manque, et les fleuves ne sont pas las de courir, et la mer, bien qu’elle ne serve plus à la navigation et au commerce, ne s’est pas asséchée.

Le Gnome : Et les planètes, et les étoiles, ne cessent pas de paraître et de se coucher ; elles n’ont pas pris le deuil.

L’Elfe : Et le visage du Soleil ne s’est pas couvert de rouille, comme il le fit, selon Virgile, à la mort de César.
Ce dont, soit dit entre nous, je crois qu’il s’affligeait tout autant que la statue de Pompée.