Parution Juin 2007


* Gérard Farasse Gérard Farasse est Professeur de littérature française à l’Université
du Littoral ( Dunkerque ) où il anime le Centre de recherche Modalités du fictionnel. Il dirige également la Revue des Sciences Humaines ( Université de Lille-III ), pour laquelle il a composé des numéros sur Philippe Jaccottet, Jean Follain et Francis Ponge. Il a participé à l’édition des Œuvres Complètes de ce dernier pour la Bibliothèque de la Pléiade, et a collaboré à de nombreuses revues dont Europe, L’Infini, Le Nouveau Recueil, La Nouvelle Revue Française.
Auteur de plusieurs essais littéraires, Gérard Farasse écrit aussi des textes de création dont le premier volume, Belles de Cadix et d’ailleurs, a paru à nos éditions en 2004.

Gérard Farasse
Pour vos beaux yeux

Proses.
160 p. 14/19.
2007. ISBN 978.2.86853.478.1
20,00 Euros


« La langue n’est pour personne un espace froid. Elle ressemble plutôt à ces rues où ont habité ceux que nous avons aimés et où on ne repasse jamais sans en être secrètement bouleversé. »
C’est ainsi que Gérard Farasse nous entraîne, avec humour, avec tendresse, prenant souvent les mots par la racine, faisant revivre des images par lesquelles il nous installe devant la « lanterne magique de l’enfance » — quand il ne nous offre pas, simplement, ses rêves en partage. Ainsi nous donne-t-il à voir le monde dans ces éclats, merveilleux et banals, qui sous sa plume donnent à la réalité un miroitement incomparable.
 

«De cette femme tant aimée, il se souvient de sa façon d’orthographier le mot caresse : avec deux « r », «pour la prolonger, disait-elle, l’étirer un peu plus longtemps comme on s’étire de bien-être au réveil, encore un peu, un peu plus, en faisant reculer la limite où elle s’évanouit : car les carresses cessent toujours trop tôt. »
Elle le prononçait avec une voix de gorge, laissant entendre ce redoublement du « r », qui lui rappelait ce faible geignement que son corps exhalait en appel de caresses. Ce seul mot contenait à la fois, dans son enveloppe sonore — une âpreté rauque qui s’achève en chuintement moelleux —, la montée d’un désir et la défaillance d’un abandon. Délicieuse faute d’orthographe qui permettait, à dire vrai, de rémunérer une langue imparfaite.
Et la jeune femme, nymphe refleurie, est de nouveau debout face à lui, très près, à le toucher, et il voit en gros plan ses pommettes un peu hautes, qui l’émeuvent. Et il entend son geignement.
Elle vient de s’engouffrer dans cette faute, dans cette minime blessure faite à la langue, pour ressurgir en lui avec sa grâce douloureuse.