Parution Juin 2009
 

 

* Julotte Roche est né au Puy-en-Velay, en août 1947. Voyageuse, puis libraire “différente”, elle vit dans le sud de l’Ardèche. Max et Leonora, son premier récit publié, est le fruit de deux années de recherches passionnées.

Julotte Roche
Max et Leonora
Récit, reédition
Juin 2009, 176 p., 14/19 cm — 22,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.465.1

Que le peintre surréaliste Max Ernst et Leonora Carrington aient vécu dans mon village, qu’ils aient choisi, en 1939, le calme de Saint Martin d’Ardèche aurait pu suffire à mon bonheur. Mais leur image était trop belle.
Assis sur les pierres chaudes, Max regardait intensément la rivière. À ses côtés se tenait, «magnifique et nue», la belle Leonora. Il lui disait combien il était heureux. Elle chantonnait paradise.
Quand ils se sont relevés, je n’ai plus rien compris. Max avait des menottes aux poings et Leonora courait en cheveux dans les rues du village.
Leonora que s’est-il passé en mai 1940 dans ce petit village français ?

Longtemps après, je me suis glissée à leur place, j’ai fermé les yeux et écouté leur absence. J’ai tout entendu des pierres, elles m’ont laissé transcrire cette histoire, elles m’ont choisie. C’est normal, moi aussi je suis minérale.

J. R.

«C’est une histoire grave et belle en forme de parenthèses dans le monde troublé et bruissant des années 37 à 40.
Il y a le bruit de la guerre, son odeur immonde qui commence à se répandre, les artistes qui en pressentent la gravité, comme Max Ernst : « … la guerre d’Espagne fut un tel choc pour moi, le signe d’une deuxième guerre mondiale imminente ».
Les surréalistes de cette époque, traumatisés par la première guerre mondiale, sont un groupe d’anciens combattants.
Ils ont presque tous fait la première guerre, 14-18, l’horrible charnier. Ils se sont connus dans des hôpitaux, comme Aragon et Breton, ont combattu dans les mêmes lieux mais dans des camps adverses, comme Éluard et Ernst, dans le
face à face allemand français à Verdun.
Ils ont d’abord en commun la haine de la guerre, l’envie, la formidable envie de vivre et de dénoncer la raison, la morale, l’ordre, la conventionnelle stupidité bourgeoise.
Ils ont le droit de crier ce qu’ils détestent tant car ils ont donné leur jeunesse à la guerre, leur sang à la guerre, leur espoir à la guerre, ils ont tout donné à la guerre, ils sont morts durant quatre années et lorsqu’ils renaissent, en 1918,
personne ne leur reprendra leur liberté.
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Il faut tenir compte de ce passé qui explique bon nombre de leurs provocations et de leurs errances jusqu’auboutistes.
À tous ces intellectuels, dont on se demande comment ils pouvaient continuer à peindre au lieu de s’engager dans une action anti-fasciste, personne ne posa la question de savoir s’ils avaient tué des hommes en 1914, et s’ils pouvaient l’oublier ?
Je ne crois pas que l’on puisse se remettre d’avoir combattu dans les tranchées.
Et c’est une histoire qui s’adresse à celle qui en fut l’actrice, et qui en est aujourd’hui le témoin : Leonora Carrington.»

 

Chère Leonora,

En cette fin d’année 94, j’ai reçu trois articles d’un journal
de Mexico.
Vous vivez donc toujours au Mexique.
Il y a une grande exposition de tout votre travail au Musée d’Art Moderne.
Sur le journal, il y a votre photo, vous aujourd’hui, et je vous reconnais si bien. Votre tête est la tête que vous méritez, vous êtes belle et grave. Vous n’êtes pas de ceux qui jugent, ce sont vos yeux qui m’apprennent ça, vous n’avez pas envie de sourire, même si votre humour est vif, mais là vous offrez au photographe le visage d’une femme qui accepte qu’on lui vole son image, une image qui dérangera ceux qui aiment les portraits souriants. Vous, vous déclarez dans un des articles : « J’ai le bonheur de ne pas avoir peur de la mort ».
Vous avez l’air d’être en règle avec vous-même.
Aujourd’hui j’ai terminé mon récit. Il vous concerne : un livre ou plutôt une tentative d’investigation dans le monde clos de deux surréalistes au village de Saint-Martin-d’Ardèche.
Il s’agit du séjour que vous y avez fait dans les années 40, du séjour, que dis-je, du « moment de calme » que vous vous êtes accordé avant d’affronter la folie du monde.
Pardonnez-moi de vous avoir choisie, d’avoir mis mon cœur dans vos pas, de vous avoir faite tellement mienne qu’il est douloureux pour moi d’entendre ceux du village qui parlent encore de vous, me confier leurs souvenirs, qui sont les leurs, et que j’aurais aimé avoir de vous.
J’ai pris votre peau pendant ces années de recherches, j’ai pris vos couleurs comme le champion des tournois du Moyen Âge, je vous suis acquise totalement.
Je n’ai pas mis la tête de cheval, celle que vous enfiliez pour
dire la douleur, je n’ai pas choisi la peau animale pour crier ce que vous avez su crier, j’ai choisi un petit ordinateur, animal exotique, pour qu’il entende ma propre voix qui lui confie l’histoire d’une jeune femme de vingt ans, un moment de votre histoire, Leonora.
Vous n’étiez pas seule à Saint-Martin-d’Ardèche en 1938, et ce récit est aussi en hommage à celui qui vous y a conduite : Max Ernst.